Chapitre 22

 

Codex Absconditus, Memoria del Silenzio Folio 8

J’écris à la lueur vacillante d’une chandelle qui s’éteint comme ma foi.

Dans ma vie, j’ai aimé deux visages, deux formes d’un même vertige, et dans aucun je n’ai trouvé le repos.

L’un s’appelait Lisa, la fille de ma mère en deuxième mariage. Douce lumière, sourire fidèle. Elle portait dans ses traits le reflet d’un sang que je n’ose nommer. En la peignant, je croyais chercher la beauté, mais c’était le pardon que je poursuivais.

L’autre s’appelait Salaì, mon élève, mon ombre,

insolent comme un enfant. Il riait du ciel et de mes prières, et je riais avec lui, pour oublier ma peur.

J’ai cherché dans leurs yeux l’image du créateur,

et je n’y ai trouvé que mon propre reflet sur une eau immobile.

Peut-être que mon péché n’est pas d’avoir aimé, mais d’avoir voulu comprendre ce qui devait rester mystère.

J’ai dessiné le sourire du pardon et je l’ai appelé Mona Lisa. (La Joconde) Mais aussi la voix de l’inceste.

J’ai embrassé la curiosité et je l’ai appelée Salaì, mon apprenti fidèle et juvenile.

Que l’Église juge si elle le veut : elle ne connaît pas la géographie du cœur.

Je cherche l’équilibre entre la glace et la flamme, et, entre les deux, le silence de mes doutes. Peut-être de ma perversité qui ne m’enlève pas la souffrance ni ma culpabilité.

1er mai 1519, Clos Lucé

LV

 

(Léonardo Da Vinci est mort à 67 ans, le 2 mai 1519 à Amboise, au château du Clos-Lucé en France, sous la protection de François 1er qui s’intéressait plus aux dessins de ses armes de guerre qu’à ses dérives du cœur)

Léonardo avoue ici sa relation avec sa demi-sœur et son apprenti. Il n’y a qu’un génie comme lui pour avoir été si tordu. Il aurait pu aller sur un bûcher pour cela… et aujourd’hui en prison sans aucun doute !

Je comprends mieux pourquoi il a exprimé le désir d’envoyer ses mémoires dans un glacier.

Sa frénésie de créer, dessiner, inventer et aussi aimer, que ce soit des hommes et des femmes peut être vue comme une fuite dans le temps. Il craignait la mort comme disparition absolue, et ses machines sont autant de tentatives pour survivre dans son œuvre.

 

Extrait N° 9 du Codex Absconditus.

Il me semble, lorsque j’observe les affaires des hommes, que la Providence a donné à la Terre tout ce qu’il faut pour nourrir ses enfants.

Pourtant, je vois des tables si chargées qu’elles ploient sous la viande et les fruits, tandis que d’innombrables mains se tendent vers le pain qui manque.

La Nature, dans sa sagesse, distribue avec mesure : elle offre à chacun selon la saison, sans faste ni avarice. L’homme, lui, s’empare, accumule, entasse ce qui dépasse ses besoins, non pour vivre, mais pour paraître vivant aux yeux des autres.

Je m’interroge souvent : où réside la véritable pauvreté ? Dans le ventre vide du pauvre.

Ou dans le cœur inquiet du riche ?

Celui qui possède trop, craint toujours de perdre. Celui qui possède peu sait apprécier.

Si l’homme imitait la simplicité des champs et des rivières, il trouverait l’équilibre. Car rien dans la Nature ne s’enfle d’orgueil, et nul arbre ne garde pour lui tous ses fruits : ce qu’il porte, il l’offre.

Peut-être viendra un temps où l’abondance ne sera plus la gloire de quelques-uns, mais la juste part de chacun. Ce jour-là, l’humanité aura appris que le vrai luxe n’est point d’amasser, mais de partager la lumière du soleil, l’eau claire et la dignité.

LV

 

 

Alice :

— Da Vinci était un humaniste. Il dépendait des riches, mais il savait regarder la vie comme un humaniste.

— En effet, Léonard fréquentais et échangeais avec Botticelli, Machiavel, Luca Pacioli le mathématicien. Ainsi qu’avec l’ensemble des humanistes florentins.

Alice :

— Mais, l’humanisme place la dignité humaine au centre et critique les abus du pouvoir aristocratique et religieux, ce contexte l’amène à réfléchir à la condition humaine, pas seulement aux arts et à la science.

Elle marque une pause, puis reprend :

— Regarde, il montre de la compassion dans son art.

Ses tableaux ne célèbrent pas le faste des puissants, mais des visages humains, presque universels.

Il peint la douceur, la fragilité, la condition humaine, une spiritualité intérieure plutôt que la richesse extérieure.

Même lorsqu’il travaille pour des princes, il humanise ses modèles au lieu de les glorifier par le luxe.

-          Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer hommes et femmes…

 

Extrait n° 11 du Codex Absconditus

De la fragile harmonie du monde

Sache, toi qui découvriras ces pages, que la Terre n’est point un amas de matière offert à la domination de l’homme, mais un être vaste, aux souffles multiples, dont nous ne sommes qu’une pensée passagère.

Ceux qui se croient maîtres des forêts et des fleuves ignorent qu’en meurtrissant ce qu’ils nomment ressources, ils blessent la source même de leur propre souffle.

Car l’eau qui coule sous les ponts de nos cités est la même qui circule dans nos veines, et l’air troublé par les fumées de nos forges porte aussi la parole de nos poitrines.

J’ai observé que tout être, du plus petit insecte au plus grand cèdre, ne prend que ce qu’il lui faut pour vivre. Mais l’homme, oubliant sa juste mesure, tire de la Terre plus qu’il ne lui rend, croyant qu’elle ne manquera jamais.

Pourtant, la Nature n’est point infinie dans sa patience. Tel le corps offensé qui se défend, elle saura rappeler l’homme à l’ordre si celui-ci refuse de l’écouter.

Il est loi immuable que tout ce qui croît sans limite se détruit lui-même. Si donc l’homme continue à creuser les entrailles des montagnes pour nourrir son avidité, si les puissants gaspillent ce que les pauvres mendient, alors l’équilibre se rompra.

J’ai souvent pensé que la sagesse véritable n’est point dans l’invention des machines, mais dans l’art de vivre en harmonie avec le grand mécanisme de l’univers.

Garde en ton cœur la mesure. Prends avec gratitude, rends avec bonté. Car l’homme n’est pas propriétaire de la Terre : il en est le gardien passager.

LV

 

Alice ne dit rien tout de suite.

Elle relit les dernières lignes lentement, comme si chaque mot devait trouver sa place en elle. Son doigt suit la phrase, puis s’arrête sur la signature.

Elle inspire profondément.

— C’est troublant… murmure-t-elle. On dirait qu’il nous parle à travers les siècles. Comme s’il savait déjà.

Elle relève les yeux vers moi. Ils brillent, mais ce n’est pas de la joie.

— Ce texte… il ne condamne pas l’homme. Il le prévient. Sa voix se fait plus basse.

— Il lui laisse encore une chance.

Elle replie doucement la feuille, presque avec respect.

— Tu te rends compte ? À une époque où tout poussait à dominer, à conquérir, à exploiter… lui, il parle de mesure. De gratitude. De garde, pas de propriété.

Un silence s’installe.

— Ça me touche. Ajoute-t-elle. Parce que ce n’est ni religieux, ni scientifique. C’est… humain.  Profondément humain.

Elle hésite, puis pose la main sur le carnet.

— Et ça me fait peur aussi. Elle cherche ses mots.

— Si quelqu’un comme Léonard a vu venir ce déséquilibre, et que nous en sommes là aujourd’hui… alors ça veut dire qu’on a refusé d’écouter pendant cinq siècles.

Elle sourit faiblement.

— Ce Codex n’est pas dangereux parce qu’il contient un secret. Elle me regarde droit dans les yeux.

— Il est dangereux parce qu’il dit la vérité. Et que la vérité oblige à changer.

Elle se tait.

Puis, presque pour elle-même :

— Peut-être que le plus grand génie de Léonard, ce n’était pas ses machines… mais son amour inquiet pour le monde.

Alice reste longtemps silencieuse après avoir refermé le carnet.

Puis elle se lève, fait quelques pas dans la pièce, comme si l’air était devenu trop dense. Elle revient vers la table, prend l’extrait du Codex Absconditus et le pose à côté des schémas du Codex Climatis.

— Regarde… dit-elle enfin.

Elle pointe une phrase du texte de Léonard.

— “Il est loi immuable que tout ce qui croît sans limite se détruit lui-même.”

Puis, sans lever le doigt, elle désigne les dessins circulaires du Codex Climatis.

— Et là… Léonard ne parle plus en philosophe. Il parle en ingénieur. Elle inspire profondément.

— Le Codex Absconditus dit pourquoi l’humanité se perd.

Le Codex Climatis explique comment elle pourrait se sauver.

Elle me regarde, le visage soudain très sérieux.

— Mais tu comprends maintenant ? Il n’a jamais voulu qu’on découvre l’un sans l’autre.

Elle reprend l’extrait, relit à voix basse :

— “La sagesse véritable n’est point dans l’invention des machines…”

Sa voix tremble légèrement.

— Ce n’est pas un rejet de la technique. C’est un avertissement.

Elle tapote le schéma.

— La machine n’est acceptable que si l’homme a déjà appris la mesure !

Elle s’assoit lentement.

— Le Codex Climatis, ce n’est pas une arme contre le climat. C’est une épreuve morale. Une sorte de filtre.

Elle relève la tête.

— Si on donne à l’humanité la capacité d’ôter le CO₂ de l’air sans qu’elle change intérieurement, alors elle continuera à détruire. Encore plus vite et plus loin.

Un silence pesant tombe.

— Léonard l’avait compris, murmure-t-elle.

— Il savait que la Terre pouvait être réparée… mais que l’homme, lui, résistait au changement.

Elle pose la main sur le carnet de cuir, presque tendrement.

— C’est pour ça qu’il a séparé les deux.

— Un texte pour éveiller la conscience.

— Un autre pour sauver le monde… seulement si la conscience est prête.

Elle me fixe.

— Et nous, on arrive cinq siècles trop tard. Avec un climat au bord de la rupture.

Elle baisse la voix.

— La vraie question n’est pas : peut-on activer le Codex Climatis ?

Elle marque une pause.

— C’est a-t-on le droit ?

Ses mots restent suspendus.

Et pour la première fois, je comprends que la révélation climatique n’est pas une promesse de salut… mais un choix qui pourrait condamner l’humanité à répéter sa faute, ou à enfin en sortir.

 

 

 

Chapitre 23

 

 

 

Dans la soirée, je pars cueillir quelques brins de génépi pour en faire du thé et de la liqueur.

Je monte les échelles au-dessus du chalet d’Amont et débouche sur le plateau morainique de la Gouille. Je déambule entre les moraines de Sonadon et de Valsorey.

J’ai l’esprit calme comme un lac de montagne avant que la brise ne se lève. Parfois, tu te sens tellement bien dans l’instant présent que tout s’éclaire : le monde devient plus doux, plus grand, et tes idées prennent cette fraîcheur enfantine qui fait croire que tout est possible.

J’arrive au pied du glacier de Valsorey et je m’assieds sur un gros rocher poussé là par la gravitation du glacier. Je sors mon sandwich et ma gourde de sirop.

J’écoute le silence de Valsorey… assourdissant. Personne ne passe jamais ici, surtout pas à cette heure si tardive.

La nuit commence à tomber sur le vallon. Les ombres prennent de plus en plus de place, et le glacier, comme à son habitude, attend que je parle le premier.

J’hésite un instant.

— Pourquoi les hommes ont tant de peine à changer ? J’ai parfois l’impression qu’il serait plus facile de déplacer le Grand Combin que de déplacer une seule personne.

… Le glacier reste silencieux. Mystérieux.

— Déplacer une montagne n’est qu’une affaire de temps à l’échelle géologique. L’érosion creuse les vallées, il suffit de

10 000 ans pour faire pencher le Grand Combin.

Je relève la tête pour regarder un ciel vide.

— Alors pourquoi l’humain résiste-t-il tant ?

— Parce que l’humain lutte contre ce qu’il sait déjà. Il veut changer le monde sans changer sa vie. On veut bien demander à la Terre d’être patiente alors que nous sommes pressés.

— La montagne, elle, ne doute pas, elle ne négocie pas avec elle-même, ne s’invente pas des excuses, ne cherche pas à justifier son confort. Elle accepte le vent, la neige, le froid, et se contente d’être ce qu’elle est. L’humain, lui… lutte contre ce qu’il sait déjà.

Je presse ma polaire contre ma poitrine, sans savoir si ce sont mes paroles ou le vent du glacier qui me donnent ces frissons. L’humain change seulement quand il n’a plus le choix ?

Quand il est confronté à une souffrance, que ses habitudes deviennent impossibles, ou lorsqu’un sens profond apparaît. Ou peut-être pas !

Changer avant la contrainte, changer par sagesse et non par peur… ce n’est pas seulement rare, c’est presque impossible. On le voit très bien avec le réchauffement climatique.

Les psychologues le savent : l’être humain préfère l’inconfort connu à l’inconnu qui peut le libérer.

Alors oui, déplacer le Grand Combin paraît parfois plus simple que de changer soi-même.

 

 

 

Chapitre 24

 

 

Il est un peu plus de vingt-deux heures quand mon téléphone vibre. Un numéro inconnu. Préfixe : +39. L’Italie.

J’hésite… puis je décroche.

— Pronto… buonasera… Monsieur Éric Schopfer ?

La voix est douce, légèrement essoufflée.

Un accent italien très marqué et musical.

— Oui, c’est moi. Qui est à l’appareil ?

Un court silence. On dirait qu’elle cherche ses mots et son courage.

— Mi scusi… je suis… euh ! je m’appelle Lucia Ferrante. Je travaille à Florence… à l’Opificio delle Pietre Dure. Je… je suis restauratrice de manuscrits.

Je fronce les sourcils. Je n’ai jamais entendu ce nom.

— En quoi puis-je vous aider ?

J’entends des pas rapides, un claquement de porte, comme si elle venait de sortir dans une cour intérieure pour parler.

— C’est au sujet de votre… de votre découverte. Les dessins. Les croquis de la cavité du glacier.

Je m’appuie contre la table. Comment une restauratrice italienne peut-elle être au courant ?

— Comment êtes-vous au courant de ça ?

— Sì… et je… comment dire… mon oncle est archiviste à l’hospice du Grand-Saint-Bernard… ce n’est pas possible que vous l’ayez imaginé.

Sa voix tremble légèrement. Pas de peur mais de certitude.

— Expliquez-vous.

Elle inspire profondément, comme si elle s’apprêtait à franchir une frontière invisible trop loin pour elle.

— J’ai travaillé sur le Codex Leicester lors de l’exposition de 2018 à Florence. Une feuille… la feuille 12, celle sur la circulation des eaux souterraines… porte un filigrane anormal. Un symbole que personne n’a pu identifier.

Je le croyais perdu. Ou bien… inventé par Leonardo.

Elle s’arrête. J’entends un souffle, une hésitation.

— Et ce symbole, signor Schopfer… vous l’avez reproduit dans votre dessin du glacier.

Exactement. À l’identique. Comme s’il venait de la même main.

Mon cœur s’accélère. Un froid subtil me traverse la colonne vertébrale.

— Vous en êtes certaine ?

— Assolutamente. Je le connais par cœur. Je l’ai photographié, j’ai fait les UV, le contre-jour… c’est le même. Et il ne se trouve dans aucun autre manuscrit connu. Aucun. Sauf celui que vous avez dessiné.

Elle reprend sa respiration, plus nerveuse.

— Je dois vous parler. C’est urgent. J’ai des choses à vous montrer. Je crois que… ce que vous avez trouvé dans l’Œil du glacier… Leonardo l’a déjà vu. Et qu’il l’a laissé caché. Il y a cinq cents ans.

Silence.

Je sens que quelque chose vient de basculer.

Une fissure dans l’histoire. Une porte qui s’ouvre sur un secret enfoui depuis la Renaissance.

— Où êtes-vous ?

Elle chuchote, comme si quelqu’un pouvait l’entendre.

— Florence. Mais… je peux venir. Je dois venir. Je crois que votre roman n’est pas une fiction. Et que le Codex Leicester n’est qu’une moitié. L’autre… vous l’avez trouvée.

La ligne grésille. Puis :

— Éric… s’il vous plaît… dites-moi que vous pouvez me recevoir.

 

  

Chapitre 23

 

 

La nuit est tombée depuis longtemps sur Lausanne.

Une pluie fine glisse sur les vitres du hall de la gare, dessinant des lignes tremblantes qui déforment les lumières. Les trains s’éloignent dans un souffle chaud, puis le silence revient, ce silence dense des lieux de passage tardifs.

J’attends près de la sortie principale, les mains dans les poches. Je ne sais pas exactement à quoi m’attendre. Mais j’ai cette intuition qui me serre le ventre : quelque chose va changer ce soir.

Le train en provenance de Milan arrive, lentement.

Quelques voyageurs descendent, blottis dans leurs manteaux.

Puis je la vois.

Elle hésite avant de faire un pas. Petite silhouette, manteau beige, chignon défait par le voyage.. Et deux yeux noirs qui me cherchent dans le hall.

Lucia Ferrante.

Quand elle me repère, elle me sourit. Un sourire fragile, presque soulagé.

— Signor Schopfer ?

Sa voix est exactement la même qu’au téléphone : nerveuse et brillante.

— Éric, s’il vous plaît. Éric… grazie. Je suis désolée, je parle trop vite quand je suis agitée.

Elle me tend la main, et je sens son léger tremblement.

Un mélange d’excitation et de peur. Une jeune femme qui porte un secret trop lourd pour ses épaules fragiles.

Je prends sa valise.

— Bienvenue en Suisse. Vous n’auriez pas dû venir seule.

— Si. Il fallait. On ne peut pas parler de ça à distance. Pas après ce que j’ai vu.

Elle jette un regard autour d’elle dans un réflexe instinctif, comme si elle craignait d’être suivie.

Nous marchons jusqu’au petit café presque désert au bout du quai. Une lumière chaude, deux tables occupées, et une odeur de café et de pluie d’automne.

Lucia pose lentement son sac sur la table.

Je remarque qu’elle l’ouvre avec une précaution presque cérémonielle.

— Je dois vous montrer quelque chose avant de tout vous dire.

Elle en sort une grande enveloppe cartonnée, protégée par deux plaques de mousse. Elle parle en chuchotant.

— Ce sont mes propres photos, pas celles officielles.

Je… je les ai prises de façon un peu… clandestine.

— Pourquoi clandestine ?

— Parce que personne n’aurait voulu que je regarde d’aussi près. Ils pensent que je suis juste… une stagiaire un peu folle. Une fille qui ne doit pas déranger les grandes théories des professeurs.

Elle sourit, mais le reflet dans ses yeux laisse passer une vieille blessure.

Elle glisse une photo vers moi.

Une illumination.

Là, sur le papier gris du Codex Leicester, un filigrane se dévoile, délicat et complexe : le même motif que celui que j’ai dessiné après être ressorti de l’Œil du glacier.

Mon cœur se serre. Mon souffle se coupe. Ce n’est pas possible. Ou alors… si.

Lucia observe ma réaction sans dire un mot.

Ses doigts serrent sa tasse comme pour se donner du courage.

— Où avez-vous trouvé ça ?

— Dans la feuille 12. Elle parle de la respiration des montagnes, de la circulation secrète de l’eau sous la roche. Leonardo y décrit quelque chose qu’on n’a jamais compris. Ce filigrane… n’appartient à aucun atelier connu.

— On pense que c’est une erreur. Mais ce n’est pas une erreur… C’est un… indice.

Elle rapproche sa chaise. Presque confidentielle.

— Et votre dessin du glacier… Éric… d’où sort-il ? Sincèrement.

J’hésite. Je pourrais tout minimiser, parler d’imagination, de hasard. Mais son regard me cloue.

Elle le sait.

— Je l’ai vu. Là-haut. Dans une cavité. Dans… un endroit où personne ne va.

L’Œil du glacier…

Elle ferme les yeux un instant, comme si ce nom la frappait physiquement.

— Vous connaissez ce terme ? l’œil du glacier…

Leonardo l’utilise. Pas dans le Leicester. Dans un autre document… fragmentaire. Une note perdue.

Il parle de « l’occhio del ghiaccio che custodisce il respiro del mondo ». L’œil de glace qui garde le souffle du monde.

Elle rouvre les yeux. Ils brillent.

— Éric… je crois que votre glacier contient ce que Leonardo a caché. Ce que personne ne devait retrouver avant… avant maintenant. Et je crois que le Codex Leicester n’est que la moitié visible. L’autre est le Codex Climatis…

Elle se penche encore, la voix presque inaudible.

— Je crois qu’il est sous votre montagne.

Le silence du café devient immense. Je la regarde, incapable de prononcer un mot.

Lucia serre ses mains et conclut, d’une voix douce, fragile, déterminée :

— Je n’ai personne d’autre à qui faire confiance. Vous… vous avez vu ce que je cherche depuis six ans.

La pluie recommence à frapper la vitre derrière nous.

Comme si la nuit elle-même voulait rajouter du suspense à cette histoire.

— Comment puis-je vous faire confiance, Lucia ?

— Je n’ai aucun intérêt à vous tromper. Je suis juste passionnée par l’histoire de Leonardo da Vinci. Et je pourrais authentifier vos documents si vous le souhaitez.

— OK. Venez chez moi ce soir, vous pourrez voir le Codex Climatis et vous me direz ce que vous en pensez.

Arrivés aux Monts-de-Corsier, je lui prépare une salade et des croûtes au fromage avec du vacherin fribourgeois pour souper. On range la cuisine et j’ouvre une petite bouteille de génépi de Valsorey.

Lucia Ferrante est une jeune femme au visage délicat, presque lumineux lorsqu’elle se penche sur une feuille vieille de cinq siècles. Les cheveux châtain foncé, attachés en chignon flou qu’elle défait et refait sans cesse quand elle réfléchit. Des yeux très foncés, presque noirs, extraordinairement attentifs. Ce regard qui absorbe les détails. Une silhouette fine, des gestes précis.

Sa voix est douce, mais s’accélère dès qu’on prononce le mot « Leonardo ».

Elle était stagiaire restauratrice de manuscrits anciens à l’Institut Opificio delle Pietre Dure, à Florence.

Ses spécialités sont les encres ferro-galliques, les filigranes des XVe–XVIe siècles, et les techniques de supports papier de la Renaissance. Elle a travaillé sur la préparation, la restauration préventive et la conservation du Codex Leicester pour l’exposition de Florence en 2018 et 2019.

Lucia vient d’un petit village toscan près de Vinci, coïncidence qui l’a poussée, dès l’enfance, à idolâtrer Léonard.

Elle a étudié l’histoire de l’art à l’Université de Florence.

Spécialisation en conservation du papier, stage obtenu de manière presque miraculeuse à l’Opificio delle Pietre Dure, l’institution la plus prestigieuse d’Italie pour la restauration.

Elle est la plus jeune de son équipe lors du projet Leicester.

Lucia est un mélange d’intelligence technique, de sensibilité artistique et… d’un léger côté obsessionnel. Elle possède trois qualités centrales :

elle remarque des détails que les autres ne voient pas, des micro-rayures, différences d’encre, filigranes anormaux, pressions du calame.

Pour elle, Leonardo n’est pas un génie passé :

c’est une présence vivante, un esprit encore actif dans ses feuilles. Elle parle de lui comme d’un ami.

Sous une apparence douce, elle a une force intérieure rare : elle affronte les autorités académiques si quelque chose ne colle pas scientifiquement.

Lors de la préparation du Codex Leicester pour l’exposition L’acqua come microscopio della natura, Lucia a analysé les encres sous lumière UV.

Elle a photographié les filigranes, vérifié la stabilité du papier lors du changement de climat des salles, et participé à la numérisation haute résolution.

Et c’est elle, la plus jeune, qui remarque :

un filigrane qui ne correspond pas aux ateliers de papier d’Arezzo ou de Fabriano, mais à un atelier disparu, actif brièvement en 1503, probablement utilisé pour quelques écrits secrets de Léonard.

Elle le note dans un rapport interne… qui n’est pas pris au sérieux.

Mais pour elle, quelque chose ne va pas :

un puzzle commence à se former, et une page du Codex Leicester semble répondre à un autre texte qu’elle ne retrouve dans aucun autre manuscrit connu.

Ce détail la hante.

— Une version de la mort de Leonardo prétend que, le jour avant sa mort, un moine habillé de blanc, invité par François Ier, aurait eu un contact avec lui. Et il se pourrait qu’il ait dérobé, ou reçu des mains de Leonardo quelques documents secrets.

— Un moine habillé de blanc ? Ne serait-ce pas un Chartreux ? Il faut absolument que j’aille visiter le monastère de la Part-Dieu de Bulle. Ils sont impliqués dans cette affaire jusqu’au cou… c’est sûr.

— Éric, écoutez-moi bien. Sur du papier ancien, le danger n’est pas ce que vous voyez, mais ce qui continue d’agir. L’encre ferro-gallique oxyde le papier, lentement mais sûrement. L’humidité, la lumière, même l’air accélèrent le processus.

Si vous laissez ces feuillets à température ambiante, ils peuvent se dégrader en quelques semaines.

Il faut les stabiliser immédiatement : obscurité, humidité contrôlée, pas de manipulation.

Lisez-les maintenant, photographiez-les, puis protégez-les. Après, il sera peut-être trop tard.

— OK, Lucia. Je ferai à la lettre ce que vous venez de me dire.

— Pourriez-vous vous en occuper ?

— Avec plaisir. Il me faut quelques jours, et je vous les renverrai par courrier spécial express.

 

 

 

Chapitre 24

 

 

Le Silence des Chartreux

Monastère de la Part-Dieu, Bulle, de nuit

La pluie tombait depuis des heures sur les toits sombres du monastère. Le parking était vide.

On ne venait pas à la Part-Dieu à cette heure-là, sauf pour une raison grave… ou interdite.

Un moine m’attendait sous la galerie, immobile, presque une silhouette de pierre. Quand j’approchai, il inclina la tête, puis m’indiqua d’un geste sec de le suivre. Pas un mot.

Nous avons traversé un couloir étroit, sentant l’encens froid. Les murs transpiraient l’humidité. Ici, tout semblait appartenir à un autre siècle, peut-être même à celui de Léonard.

Il s’arrêta devant une porte de bois clair. Il frappa trois fois, lentement.

— Entrez.

La voix venait de l’intérieur. Fatiguée. Usée par des décennies de silence.

La pièce était petite, presque monacale. Une table. Une icône et un lit étroit. Et, dans un fauteuil, un vieux moine dont les mains tremblaient autant que son souffle.

— Asseyez-vous, Éric, dit-il doucement. Il est temps.

Je ne savais pas comment il connaissait mon nom.

Il posa un parchemin roulé sur la table. Je reconnus immédiatement le symbole : le cercle fissuré, celui que j’avais vu dans le coffre de Valsorey. Celui qui apparaissait aussi dans les marges cryptées du Codex Absconditus.

— Vous cherchez la vérité sur le vallon de Valsorey, murmura-t-il. Et vous vous trompez de siècle.

Il déroula le parchemin. Une écriture fine, presque trop parfaite pour être humaine.

Léonard.

— Ce folio ne figure dans aucune collection officielle, dit le moine. Il a été retiré du Codex avant la mort du maître. Par nous.

Il me regarda longuement. Ses yeux brillaient d’une fièvre étrange.

— Nous pensions protéger le monde. Nous l’avons condamné.

Je sentis un frisson me traverser.

Le moine parla encore plus bas, comme si le mur lui-même pouvait trahir ses secrets.

— En 1518, un frère chartreux fut envoyé à Amboise. Il devait convaincre Léonard de garder le silence sur ses travaux alpins. Le maître avait découvert… trop de choses. Des choses qu’aucun esprit de son temps, ni même du nôtre, n’était prêt à entendre.

Il marqua une pause, avalant difficilement sa salive.

— Léonard avait compris que certaines montagnes… meurent comme des êtres vivants. Que la Dent de Pro, qu’il n’a pourtant jamais vue, ferait partie des premières à s’effondrer. Et que cet effondrement serait le début d’une longue cascade de catastrophes.

Je restai pétrifié.

— Il voulait prévenir les peuples alpins. Il voulait alerter les rois. Mais alerter, c’est aussi semer la panique. Le monde religieux voyait d’un très mauvais œil un artiste annonçant des prophéties géologiques.

Il baissa la tête. Les rides de son front se creusèrent.

— Nous avons participé à son silence. Un venin discret. Une mort douce. Et une promesse : enfermer ses pages les plus dangereuses. Pour l’éternité.

Il serra les doigts jusqu’à blanchir ses phalanges.

— Mais la vérité ne s’enterre jamais complètement. Le coffre de Valsorey… la crevasse… le moine mort… tout cela n’était qu’une tentative désespérée de retarder la prophétie.

Je pris un long souffle pour ne pas trembler.

— Et aujourd’hui ? demandai-je.

Il leva des yeux épuisés vers moi. 

— Aujourd’hui, la Montagne en est à la deuxième respiration. 2024. Puis 2025. La troisième viendra. Rien ne pourra l’arrêter. La Dent de Pro tombera. Le barrage des Toules cédera. Et la vallée d’Entremont…

Il ferma les paupières. Quand il les rouvrit, elles étaient mouillées.

— Nous avons cru faire la volonté de Dieu. Nous n’avons fait qu’écouter notre peur. Nous avons préféré laisser la montagne parler plutôt que reconnaître que nous avions tué Léonard pour rien.

Je restai silencieux. Il glissa le folio vers moi.

Au centre du dessin, Léonard avait tracé une montagne. Une fissure. Une vague. Une vallée en forme de flèche.

Au bas de la page, une phrase :

"Quand la Montagne rompue chutera trois fois, Le destin des hommes changera"

 

Le moine posa une main glacée sur mon bras.

— Éric… la troisième chute commence déjà. La glace travaille. Les roches cèdent. Les frères… certains d’entre eux… pensent que c’est la volonté divine. Ils ne parleront pas. Ils ne bougeront pas. Ils laisseront faire.

Je sentis un vertige. Mes mains tremblaient.

— Alors pourquoi me dire tout ça ? murmurai je.

Il sourit. Un sourire à peine visible, presque une fissure de lumière.

— Parce que vous, vous n’êtes pas tenu par nos serments. Vous pouvez encore ouvrir la montagne. Ou sauver la vallée. Ou condamner le secret que nous avons protégé cinq siècles… trop longtemps.

Il se redressa difficilement.

— Et parce que je ne veux pas mourir avec le même silence que celui qui a tué Léonard.

Puis il prononça les derniers mots, presque dans un souffle :

— La Montagne a parlé deux fois. La troisième sera la dernière. Partez, Éric. Tant qu’il est encore temps.

 

 

Chapitre 25

 

 

 Lorsque je quittai la chambre du vieux moine, je sentis l’air du couloir comme un poids chargé de mystère.

Quelque chose avait changé. Non pas autour de moi… mais en moi.

Les lampes à huile diffusaient une lumière nerveuse, rendant chaque ombre suspecte. Je m’avançai lentement, presque à tâtons, dans ce labyrinthe monacal. Derrière moi, la porte se referma avec un claquement sourd, comme si le silence lui-même voulait me retenir, ou me faire partir en courant !

Un jeune frère apparut à l’angle du couloir.

Il me fixa sans un mot. Ses yeux, trop calmes, me donnèrent un frisson. Un instant, j’eus la sensation qu’il savait déjà tout : ce que j’avais entendu, ce que je savais, ce que je devais faire.

— La sortie est par ici, dit-il enfin, d’une voix neutre.

Je le suivis. Les couloirs semblaient s’allonger à mesure que nous avancions. Une odeur de vieilles pierres humides emplissait mes poumons.

Quand nous atteignîmes la porte principale, il posa sa main dessus sans l’ouvrir. Un silence se fit, lourd, contrôlé.

— Ce que vous avez entendu… ne devait pas être dit.

— Je n’ai rien entendu, répondis-je instinctivement.

— Si.

Il me regarda droit dans les yeux.

— Vous avez entendu.

Il inspira profondément.

— La Montagne suit son cours. Nous n’interviendrons pas. Nous ne devons pas intervenir.

Il ouvrit la porte d’un geste sec.

L’air nocturne s’engouffra dans le couloir comme un cri. Il était glacial.

 

Puis il referma la porte. La claquant derrière mon dos.

Je restai un instant immobile sous la pluie, essayant de reprendre pied. Le Moléson, dehors, semblait respirer dans l’ombre de la nuit.

Le folio du maître pesait dans ma poche comme un caillou trop lourd.

Je marchai lentement jusqu’à ma voiture.

La forêt entourant le monastère semblait écouter.

Chaque goutte frappait la carrosserie avec un écho métallique, un écho qui me rappelait quelque chose.

Un bruit sourd. Une résonance qui vibrait dans mon crâne. Un bruit d’eau qui s’égouttait dans une grotte.

Je réalisai soudain : c’était le même son que sur la vidéo de l’éboulement de juin 2025.

Cette vibration sourde, presque imperceptible…

comme un souffle retenu dans la roche.

Je pris mon téléphone. Je relançai la vidéo.

Le grondement. La poussière. Les rochers qui se déchirent. La fissure qui s’ouvre.

Et tout à coup, un détail me frappa : une ombre.

Une forme verticale. Au tout début de la séquence.

Sur la crête.

Je mis l’image sur pause. Zoom.

Encore. Encore.

Un frisson me parcourut la colonne.

Ce n’était pas un rocher. Pas une illusion.

Une silhouette. Immobilisée face au vide.

Immobile comme un moine en prière.

Ou en contemplation.

Et là, derrière la silhouette, à peine visible dans la poussière…

un symbole finement tracé sur la roche : un cercle fissuré.

Le même que sur le folio. Le même que sur le coffre de Valsorey. Le même que sur l’icône du monastère.

Je sentis le sol se dérober sous mes idées.

 

Je relevai la tête pour regarder le Moléson… mais il avait disparu.

Je savais que, quelque part, sous cette nuit opaque, la Dent de Pro murmurait dans le noir.

Elle n’attendait qu’un signe ou une faiblesse.

Et moi…

j’avais maintenant une certitude terrible : tout ce qui s’était produit depuis 1519 n’était pas un hasard.

Léonard avait été réduit au silence. Le coffre avait été enterré. Les éboulements avaient commencé.

Et la troisième chute, la chute finale, n’était plus une hypothèse.

C’était un compte à rebours.

Je montai dans ma voiture. Je pris une longue respiration.

Un message arriva sur mon téléphone.

Un numéro inconnu.

Un seul mot :

« Bientôt. »

La pluie se transforma en rideau. Une montagne venait de respirer. La prochaine… ferait beaucoup plus que respirer.

Elle rugirait.


Le monastère de la Part Dieux à Bulle par beau temps

La Dent de Pro... va t'elle s'effondrer ?

et les moines dans tout ça ?

as tu déjà été dans le vallon de Valsorey ?

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