La Suisse surchauffe déjà
Et les glaciers, eux, ont déjà compris.
Fin mai 2026.
Les terrasses sont pleines. Les shorts sont sortis. Les lacs attirent déjà les premiers baigneurs. Et tout le mode est content...
À Sion, les températures ont dépassé 32 °C. À Bâle, plus de 31 °C. Et pourtant, officiellement, MétéoSuisse ne parle pas encore de « canicule ».
Pourquoi ?
Parce qu’une vague de chaleur ne dépend pas seulement des pics de l’après-midi, mais surtout des températures moyennes sur 24 heures. Les nuits restent encore suffisamment fraîches pour éviter de franchir les seuils officiels.
Mais sur le terrain, en montagne, quelque chose a déjà changé. Il suffit de regarder les pentes au soleil.
Les névés disparaissent avec plusieurs semaines d’avance. Les torrents gonflent bien que cette année est tellement sèche que cela reste modéré. Le 27 mai au Pigne d'Arolla, c'est la première fois que je vois les rochers sortir sur le dôme du sommet. La neige était pourrie jusqu'à 3000 mètres. Aucun regel en dessous de 3200 mètres. La zone d'accumulation du glacier du Pigne aux alentours de 3500 mètres est proche de zéro à fin mai... 1 à 2 mois d'avance sur les années normales. Les rochers suintent plus haut qu’autrefois. Et certaines faces semblent déjà avoir le visage d’un mois de juillet.
Une Suisse qui se réchauffe beaucoup plus vite
La Suisse se réchauffe environ deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Selon MétéoSuisse, la température moyenne actuelle du pays atteint déjà environ +3 °C par rapport à la période préindustrielle de 1871–1900.
Cela paraît abstrait. Pourtant, ce chiffre est immense.
Pendant des siècles, les variations climatiques étaient lentes. Aujourd’hui, le rythme s’emballe.
MétéoSuisse rappelle qu’il a fallu plus de 100 ans à la Suisse pour gagner le premier degré de réchauffement… mais seulement environ 40 ans pour atteindre le troisième.
Autrefois, une journée à 30 °C fin mai faisait figure d’événement exceptionnel. Aujourd’hui, elle ressemble presque à un début d’été « normal ». C’est probablement cela le plus troublant : notre capacité à nous habituer très vite.
Quelques différences qui parlent d’elles-mêmes. Dans certaines régions alpines suisses :
les températures moyennes actuelles sont souvent de 2,5 à 3 °C supérieures à celles du début du XXe siècle, les printemps démarrent plus tôt, les nuits chaudes deviennent plus fréquentes, les épisodes anticycloniques durables semblent s’installer plus régulièrement, et les périodes sèches deviennent plus marquées en été.
MétéoSuisse évoque également une accélération des extrêmes :
plus de fortes chaleurs, davantage d’événements de précipitations intenses, mais aussi des étés plus secs entre ces épisodes. Le printemps 2026 illustre déjà bien cette tendance :
Avril fut remarquablement doux avec localement des températures proches de 25 °C, soit environ 10 °C au-dessus des normales saisonnières. Puis, fin mai, un puissant anticyclone a installé des conditions estivales précoces sur toute l’Europe occidentale.
Pour les glaciers, la saison de fonte commence très mal
Pour les glaciers alpins, le problème n’est pas seulement la chaleur.
C’est le cumul :
peu de neige durant l’hiver, printemps doux, fonte précoce, nuits moins froides, regel plus faible, poussières sahariennes fréquentes, et glace sombre qui absorbe davantage l’énergie solaire.
Quand la neige protectrice disparaît trop tôt, le glacier entre rapidement en « mode été ».
La glace nue apparaît parfois dès juin à des altitudes où elle restait encore enfouie sous plusieurs mètres de neige il y a quelques décennies.
Dans des vallées comme celle de Valsorey, cela pourrait signifier cette année :
Une ouverture précoce des crevasses, des torrents très puissants au début de l’été, une fonte accélérée sous 3200–3300 mètres, davantage de chutes de pierres liées au permafrost, et probablement une perte de masse importante si l’été reste durablement chaud.
Le glacier n’a pas besoin d’attendre les statistiques officielles pour comprendre ce qui se passe.
L’ironie de notre époque. Le plus étrange, finalement, est peut-être ailleurs. Car ces journées sont magnifiques.
Le ciel est bleu. Les soirées sont douces. Les terrasses débordent de vie. Les gens sourient. Les montagnes deviennent accessibles très tôt.
Nous aimons profondément cette météo.
Et pendant ce temps :
les glaciers disparaissent, les sols s’assèchent, les forêts souffrent, les torrents changent, les versants se déstabilisent.
Comme si la nature nous envoyait des signaux d’alerte… dans une lumière absolument splendide.
C’est peut-être cela, le plus déroutant du changement climatique moderne :
il ne ressemble pas toujours à une catastrophe. Parfois, il ressemble simplement à un très beau week-end de mai.
Et de combien les températures journalières actuelles dépassent les moyennes ?
Si on regarde les données et anomalies publiées récemment par MétéoSuisse, on est actuellement souvent entre +5 et +8 °C au-dessus des normales saisonnières pour les températures maximales en Suisse, avec parfois davantage localement.
Quelques exemples concrets :
Début avril 2026, plusieurs stations suisses de plaine ont atteint 23 à 25 °C, soit environ +10 °C au-dessus des normales 1991–2020 pour cette période.
Pour cette fin mai 2026, MétéoSuisse évoque des températures « bien supérieures aux normales de saison », avec un réchauffement de l’air à 1500 m d’environ +15 °C en une semaine.
Les prévisions de Pentecôte annonçaient déjà des maximales de plaine 7 à 8 °C au-dessus des normales.
Mais il faut ajouter quelque chose de très important :
Les « normales » actuelles utilisées par MétéoSuisse correspondent à la période 1991–2020.
Or cette période est déjà nettement réchauffée par rapport au climat historique.
Autrement dit :
Quand on dit aujourd’hui « +7 °C au-dessus des normales », cela signifie souvent :
environ +9 à +10 °C par rapport au climat du début du XXe siècle dans certaines situations.
C’est énorme. Pour quelqu’un qui a connu les Alpes il y a 40 ou 50 ans, cela explique cette impression étrange :
Des printemps qui ressemblent à des débuts d’été, des nuits qui ne refroidissent plus pareil, des névés qui disparaissent anormalement tôt, et des glaciers qui semblent « entrer en juillet » dès le mois de mai.
Et ce qui est fascinant, presque ironiquement inquiétant, c’est que :
nous appelons encore cela une « anomalie », alors que ces anomalies deviennent progressivement notre nouvelle référence climatique.
Etrangement tout le monde dit que les scientifiques exagèrent dans leur prévision, mais moi je pense exactement le contraire. En l'espace de 5 ans, le climat s'est tellement réchauffé en Suisse qu'il est impossible (pour moi) qu'ils ne minimisent pas l'avenir des températures mondiales. Par peur de se tromper, ou par peur de ne pas êtres pris au sérieux ! J'en sais rien...
bilan du glacier de Valsorey. pour les 200 derniers hivers.
