Chapitre 19
L’hiver arrive bien plus vite que prévu. La neige est tombée en abondance ces derniers jours. J’ai des fourmis dans les jambes. J’appelle Alice dans son appartement de Sembrancher.
— Et pis, comment ?
— J’ai la bougeotte, ça te dirait de monter à ski le vallon de Valsorey demain ?
— Oui, super idée, je te prends à 6h00 demain matin, il fera grand beau.
— OK, à plus.
Nous quittons la voiture à 6h30 de Bourg-Saint-Pierre. On passe par la prise d’eau, pour un début de saison, ça passe facile. La pente bien raide à la sortie de la prise d’eau est bien dure, presque gelée. On met les couteaux sous nos skis et on continue en direction du chalet du Milieu sans s’arrêter.
Sous le chalet d’Amont, on continue en rive droite du torrent de Valsorey et on s’enfile dans la gorge en direction des Grands Plans. La vallée devient vraiment sauvage. Nous continuons en direction du glacier de Valsorey.
Le silence est saisissant, seulement troublé par le crissement régulier de nos skis sur la neige froide.
Le haut vallon du Valsorey s’ouvre lentement devant nous, large, austère et lumineux. Le glacier, là-haut, paraît encore endormi sous sa carapace bleutée. Alice avance d’un pas souple, précis. Avec cette façon qu’elle a de lire la pente comme on lit une partition de musique.
Elle ne parle pas beaucoup, mais chaque geste respire la montagne et la connaissance du terrain.
Le soleil glisse sur la face sud du Combin. La lumière s’accroche aux arêtes, caresse les moraines. On devine les anciennes langues glaciaires, les cicatrices du temps.
— Tu vois, me dit-elle, là où on monte, c’était encore de la glace quand j’étais jeune.
Je hoche la tête, le souffle court, les jambes lourdes, mais le cœur étonnamment léger.
En prenant pied sur le glacier, on constate qu’il est 9h30. On n’est pas pressé, il fait froid, la neige croustille sous les skis. Le ciel est limpide, comme s’il était gelé et immobile.
On arrive au petit couloir de descente de la voie normale du Vélan. On sort une barre chocolatée, buvons un coup. Sans se regarder, sans se concerter, on enfile nos crampons.
Alors on continue. Sans vraiment se le dire.
Un regard, un sourire, et nos pas reprennent la trace.
Le vallon s’étire comme une promesse. Plus haut, la neige devient plus dure, les ombres plus longues. Mais on est bien. On n’avait rien prévu de plus. Pas d’objectif, pas de sommet. Juste cette sensation rare d’être à notre place.
Le vent se lève un peu, caresse les cheveux d’Alice. Elle s’arrête, regarde autour, puis murmure :
— On devrait s’arrêter là, non ?
Je regarde le glacier, silencieux. Et je réponds doucement.
— Oui… mais regarde comme c’est beau. Juste encore un peu.
Alors on repart. Pas pour gagner quelque chose, mais pour prolonger ce qu’on ressent. Le souffle se mêle au froid, le silence au battement du cœur. C’est un pays rude, minéral, mais aujourd’hui, il est doux.
Parce qu’on y marche ensemble. Parce qu’on ne cherche rien, et qu’on ressent tout.
On aborde le haut glacier vers 3'000 mètres. Aucune trace. Nous sommes assurément les premiers de la saison.
Avec Alice, c’est toujours un peu comme ça.
Aller là où personne ne va. Chercher une autre ligne, un silence différent, une émotion qu’on ne partage qu’à deux.
On enfile les baudriers sans un mot. Le métal froid des mousquetons claque doucement dans l’air. La corde glisse entre nos doigts, symbole à la fois de prudence et de confiance.
Nous avançons en plein milieu du glacier, là où la neige garde sa pureté intacte, où aucune trace ne vient troubler l’équilibre. Sous nos skis, la surface craque à peine. Le glacier respire, immense, paisible, presque endormi.
Alice s’arrête un instant, lève la tête :
— Tu sens ? Comme c’est vivant ici. On marche sur une mémoire mais on ne la voit pas à cause de la nouvelle neige.
Je la regarde. Elle a ce regard de femme libre, ancrée, à la fois tendre et indomptable. Et je me dis qu’elle a raison : on n’est pas ici pour suivre. On est là pour écouter. Pour se laisser guider par ce qui nous échappe.
Plus haut, la lumière devient plus crue, presque blanche. Le monde autour s’efface, il ne reste que deux silhouettes reliées par une corde fine, et ce sentiment rare d’être exactement à l’endroit où l’on devait être en ce moment.
Alice est devant, me guide sur « son » glacier. J’ai un peu de peine à suivre, mais je suis trop heureux d’être là, avec elle… enfin. La corde est tendue entre nous, elle ne touche pas la neige. En début de saison, il vaut mieux rester prudent.
Après une demi-heure, nous sommes bien.
Le « wraoum » résonne encore dans ma tête quand la corde m’arrache un cri. Alice n’est plus là. Devant moi, il n’y a qu’un vide bleuté, un trou noir avalé par la glace.
Je me jette à plat ventre, les bras écartés, le cœur en tempête. La neige m’engloutit à moitié, le souffle court. La corde tire violemment, puis se stabilise.
Deux secondes. Deux secondes qui durent une éternité.
Je l’entends crier, quelque chose, un mot que le vent dévore. Sa voix remonte du ventre du glacier, irréelle, tremblante mais vivante. Je respire, essaie de penser.
Mécaniquement, mes gestes prennent le relais : piolet dégainé, ancrage rapide, corps plaqué au sol. Je creuse, plante, tends ma cordelette, le mousqueton claque. Un prussik vite fait. Le cerveau suit les protocoles, mais le cœur, lui, bat trop fort.
—Alice ! Tiens bon !
Pas de réponse. Juste un souffle, un écho.
Je parle plus fort, presque pour me convaincre :
— Je t’ai ! Bouges pas ! Je t’ai, Alice !
Le glacier grince, craque doucement, comme s’il respirait sous moi. Je fixe l’assurage, vérifie la tension, prépare le moufflage. Chaque geste devient prière. Le froid mord mes doigts, mais je ne sens plus rien. Je suis seul, suspendu entre la peur et la glace, entre la vie et le vide. Je respire fort, très fort. Le froid entre dans mes poumons comme un poignard. Alice est là-dessous, je le sais. Elle bouge. Ou je veux le croire.
La corde tremble, légère, presque vivante.
— Tiens bon, Alice, ne bouge pas… je suis là.
Je ne sais même pas si elle m’entend.
Mes mains s’agitent toutes seules : piolet planté, sangle fixée, mousqueton verrouillé. Je tire la corde, la bloque, puis recommence.
Le moufflage, je l’ai fait cent fois en entraînement. Mais jamais… jamais avec quelqu’un que j’aime au bout de la corde. Le cerveau veut calculer, le cœur veut hurler.
La neige me monte jusqu’aux coudes, les doigts sont engourdis.
Je me parle pour ne pas perdre pied : reste calme, respire. Alice a déjà géré pire. Respire. Mais la peur s’infiltre, sournoise, glaciale.
Et dans le silence du glacier, les souvenirs défilent trop vite. Je revois la montée, son rire dans la pente, la vapeur de son souffle dans le froid. Ses yeux noirs, cette façon de lever la tête vers le sommet, libre, indomptable.
Et moi, derrière, toujours un peu admiratif, et surtout amoureux.
Un bruit, là, en dessous. Un petit choc, un mouvement de corde.
— Alice ! Tu m’entends ?!
— Oui… je… je suis coincée !
Sa voix me transperce. Faible, mais vivante.
Je ferme les yeux un instant. Je pourrais pleurer, mais je n’ai pas le temps. Alors je repars, méthodique : un tour de plus sur le mousqueton, un ancrage de secours, vérifier la tension.
La peur, elle, ne s’en va pas. Elle reste là, tapie dans le ventre, entre deux respirations. Chaque geste devient un pacte : si je me trompe, elle disparaît. Si je réussis, peut-être… on rira de ça, plus tard, à la cabane, un thé chaud à la main. Mais pour l’instant, il n’y a que la glace, la corde et la foi. Et cette voix minuscule, là-dessous, qui me rappelle que rien n’est fini. J’arrive à relâcher un peu la corde pour enfin me détacher. Je passe un prussik pour m’assurer et je vais doucement au bord de la crevasse. La corde est profondément enfoncée dans la neige. Dans ma précipitation, j’ai oublié de mettre mon sac dessous.
Mais je la vois, juste un mètre en dessous de moi. Je sens la corde se détendre, un frisson de vie.
Je tire encore, doucement, avec ce mélange d’espoir et de rage qui ne laisse plus place à la fatigue.
Puis une main surgit, gantée de neige, puis un bras, son visage. Elle remonte lentement, haletante, les yeux écarquillés, mais bien là. Je tends la main, la saisis, la hisse contre moi. On reste là, à genoux dans la neige, collés l’un à l’autre, sans un mot. Son souffle court heurte le mien. Ses yeux me fixent, noirs, vibrants, tremblants. Et je sens tout le poids du monde s’alléger d’un coup. La peur, la glace, la corde, tout s’efface. Je ris, nerveusement, comme un fou. Elle aussi. Un rire mêlé de larmes et de froid, un rire qui réchauffe mieux qu’un feu.
— J’ai cru que c’était fini… murmure-t-elle.
— Moi aussi.
Le silence revient, lourd et bienfaisant à la fois. Autour, le glacier ne dit rien. Il nous regarde simplement, immense et calme, comme s’il voulait nous rappeler qu’il ne nous doit rien.
Je caresse son visage pour vérifier qu’elle n’est pas blessée. Elle secoue la tête, le souffle encore coupé.
— On a eu chaud. Il y a des jours où survivre est déjà une victoire magnifique.
Je souris.
— Tu vois, c’est ça, d’aller hors des traces.
Elle me frappe doucement sur l’épaule, puis pose son front contre le mien. Et dans ce geste, il y a tout : la peur, la gratitude, la fatigue, l’amour. Au-dessus de nous, le ciel s’ouvre un peu, la lumière se pose sur la neige.
Le glacier gronde encore au loin, mais nous, on ne bouge plus. Juste deux silhouettes enlacées, vivantes et minuscules.
— Je l’ai vu dans la crevasse. Il y a un homme. Un moine habillé de blanc. Il me regardait comme si j’étais venue le chercher… Il faut que j’y retourne, il y a des indices, un piolet, une chaussure. Je dois y retourner… maintenant.
Des fois dans la vie, il est inutile de discuter. Sans un mot, je vais vérifier mon assurage, la pelle enterrée qui tient la sangle est solide. Je passe un mousqueton et prépare le nœud de demi-cabestan pour la descendre le long de la crevasse. Je passe une sangle pour m’assurer au passage et, après avoir enlevé ses skis, elle se laisse glisser dans la crevasse.
La corde défile sur une dizaine de mètres avant de s’arrêter net. J’attends son signal en installant la poulie de micro-traction de Petzl sur le renvoi au-devant de moi. Elle me crie qu’elle est prête et je la remonte doucement, deux mètres par deux mètres, en tirant fort sur la corde démultipliée. Après moins de cinq minutes, elle est dehors.
Une chaussure, un piolet… avec deux haches en croix gravées sur les manches, gravé dans le bois : « Le Bûcheron ». Une vieille chaussure à clous en cuir passé.
Alice a pris des photos du moine. On verra tout ça en rentrant. On chausse nos skis et repartons par le chemin du retour, sans corde mais sans demander notre reste. La nuit tombe quand nous atteignons enfin le chalet d’Amont.
Le vent siffle dans les planches, la neige craque sous nos pas, et nos doigts engourdis tremblent en cherchant la clé cachée sous la pierre, juste en dessous de la charpente. À l’intérieur, l’air est glacé, figé depuis des semaines. On souffle sur nos mains, on gratte un peu de bois sec dans le vieux poêle de fonte. Bientôt, la flamme reprend vie, rougeoyante, timide, et danse sur les murs noircis.
Nous restons silencieux.
Sur la table, entre la lampe à pétrole et la bouteille de génépi, reposent nos trouvailles du jour : une chaussure en cuir, cloutée, lourde comme le passé, et un piolet en bois poli par le temps, sur lequel on peut encore lire, gravé à la main sur le manche : « Le Bûcheron ».
Je n’arrive pas à détacher mes yeux de ces objets. Ils sentent la glace, le vieux cuir et la peur. Ils viennent d’un autre siècle, peut-être de 1900, peut-être du moine que la montagne n’a jamais rendu. Dehors, le vent hurle à travers les failles. Dedans, le feu murmure.
Et dans la lumière vacillante, j’ai la curieuse impression qu’il y a quelqu’un d’autre avec nous, silencieux, assis dans l’ombre, comme si le propriétaire du piolet venait lui aussi se réchauffer un instant.
— Tu ne trouves pas ça bizarre, un piolet au nom du « Bûcheron » ?
Le feu crépite doucement. Les flammes lèchent le métal du poêle, diffusant une chaleur inégale. Dehors, le vent s’est calmé, comme si la montagne retenait son souffle. Elle s’assoit lentement sur le banc, face à moi, le regard perdu sur le piolet posé sur la table. Sa main tremble un peu lorsqu’elle effleure le manche gravé.
— Je dois t’avouer quelque chose, Eric…
Sa voix est à peine un souffle.
— Le Bûcheron de Bourg-Saint-Pierre, celui que tu es allé voir… c’est mon père !
Je la fixe, sans comprendre tout de suite.
— Ton père ?
Elle hoche la tête, les yeux brillants.
— Oui. Mais je n’ai aucune idée de ce que ce piolet fait dans cette crevasse… encore moins avec le moine qu’on a retrouvé !
Le silence s’installe. Le feu gronde un peu, comme pour rappeler qu’on est encore en vie.
— Le mieux, dis-je enfin, c’est qu’on pose la question à ton père… C’est quoi, son vrai nom ?
— Michel.
Elle me regarde droit dans les yeux.
— Et pourquoi tu ne m’as pas dit que c’était ton père avant ?
— Parce que… j’espérais ne jamais avoir à te le dire. Parce que tout ce qu’il a fait là-haut, je ne le comprends pas moi-même.
Le poêle claque. Une braise éclate. Dehors, la montagne semble écouter… et moi, je suis complètement perdu.
La nuit va être rude à 2 200 mètres, mais je me réjouis de me serrer très fort contre Alice.
Chapitre 20
Au petit matin, il fait tellement froid qu’on ne demande pas notre reste. On se taille vite fait jusqu’à Bourg-Saint-Pierre.
Un café chaud au Bivouac, un croissant encore tiède. Le genre de pause qui fait du bien après ce que l’on vient de vivre.
Et là… Qui entre dans la salle du bistrot ?
Michel. « Le Bucheron ».
Ça tombe presque trop bien pour être vrai.
Alice lui fait un signe de la main. Il nous reconnaît, sourit, et vient s’asseoir à notre table.
— Dis, papa… tu connais ce piolet ?
Michel le prend, le retourne lentement dans ses mains. Il réfléchit longtemps, comme s’il cherchait la bonne porte dans sa mémoire. Puis il murmure, presque pour lui-même :
— C’est certainement le piolet de Robert. Mon oncle. Ancien gardien de la cabane de Valsorey.
Il marque une pause.
— C’est à cause de lui que j’ai ce surnom. Robert était aussi guide de montagne.
Tout s’éclaire. Ou peut-être que tout s’éteint. Je ne sais pas encore quelle version m’inspire le plus. Avec Alice, on se regarde, sans trop savoir quoi penser.
— Mais alors… quel rapport avec les moines de l’époque de Léonard de Vinci ? Et avec ceux qu’on a retrouvés dans le glacier de Valsorey ?
Mon regard glisse vers la chaussure cloutée posée à côté du piolet. Et soudain, une évidence m’aveugle.
— Alice… regarde cette chaussure. Du cuir, des clous. C’est typique du début des années 1900. Rien à voir avec le XVe siècle.
Elle acquiesce, troublée.
— Tu as raison… mais alors comment c’est possible ? Le moine retrouvé aujourd’hui et celui de “l’œil” auraient presque quatre cents ans d’écart ?
— Ça me paraît presque impossible, dis-je.
Puis une hypothèse surgit, dérangeante.
— À moins que le moine du haut soit parti à la recherche de celui de 1500. Pour tenter de percer le secret du glacier…
Je me tourne vers Michel.
— Où est-ce qu’on pourrait retrouver une trace de la vie de ton oncle Robert, “Le Bucheron” ?
— Soit dans les archives de la cabane, soit au Club alpin de La Chaux-de-Fonds.
On se regarde avec Alice. Un silence. Puis on commande encore un thé… et un petit génépi, histoire de faire redescendre la pression. Il est onze heures. À Bourg-Saint-Pierre, c’est pile l’heure de l’apéro. Et franchement… on en a bien besoin.
Le soir, depuis Les Monts de Corsier, je poursuis mes recherches. Je fouille l’histoire de la cabane de Valsorey et tombe sur un nom : Félix. Responsable de la cabane. Un numéro de téléphone.
Je l’appelle sans hésiter. Rendez-vous pris pour le lendemain, à La Chaux-de-Fonds.
Chapitre 21
On se retrouve vers midi, à la station-service à la sortie du tunnel sous la Vue des Alpes. Assis près de la fenêtre, je repère Félix tout de suite. Responsable de la section du Club alpin de La Chaux-de-Fonds, propriétaire de la cabane de Valsorey.
Je le connais un peu. Un bon accent suisse-allemand presque chantant. Et un regard brillant quand il parle de montagne.
— Alors, t’es redescendu du vallon ? me lance-t-il avec un sourire.
— Oui. Et j’ai ramené plus de questions que de réponses, dis-je en m’asseyant.
On commande deux verres de Fendant. Le patron nous sert en silence, habitué à ces discussions de montagnards qui finissent toujours par dériver vers la neige, la météo ou les souvenirs d’ascension.
— J’aurais besoin de ton aide, Félix. Tu sais que j’écris sur la cabane de Valsorey.
Il hoche la tête.
— J’ai entendu. Beau projet.
— J’aimerais consulter les archives du Club. Les premiers gardiens. Les registres. Les photos anciennes…
Il pose son verre, me regarde un instant avant de répondre.
— Ça ne se donne pas facilement, tu sais. Mais avec toi, ça devrait aller. On aime la même vallée, les mêmes coins. Et puis… j’ai vu ton nom plusieurs fois dans le livre de la cabane. Tu montes souvent là-haut, hein ?
Je souris.
— Dès que la neige porte.
— En peau de phoque, comme moi alors ! dit-il en riant.
On se tape dans la main. Le lien est fait.
Le vin coule doucement. La conversation aussi. On parle du Grand Combin, des descentes de printemps, de la lumière du soir sur le glacier de Sonadon. Deux amoureux du même vallon, parlant la même langue. Celle de la montagne.
Avant de partir, il sort une vieille clé de sa poche.
— Allons au local du Club. Je vais te montrer quelque chose. Tu verras… dans les archives, il y a des noms qui devraient t’intéresser.
Je le remercie, le cœur battant. Il ne le sait pas encore, mais ce qu’il va me confier pourrait faire trembler toute l’histoire du vallon de Valsorey. Et peut-être bien plus loin encore.
Je monte la petite ruelle derrière l’église de « La Tchaux ». Le local du Club alpin est une ancienne étable rénovée : murs de pierre, porte en bois lourd, odeur de poussière, de corde et de vieux papier.
Félix m’attend déjà, assis près d’un vieux poêle à mazout.
Sur la table, un tas de cahiers, de registres, de photos en noir et blanc.
— J’ai fouillé un peu hier soir, dit-il. Tu m’as parlé du Bûcheron, alors j’ai sorti les vieux carnets de la cabane.
Il effleure les couvertures de cuir d’un geste presque religieux.
— C’est fou ce qu’on trouve là-dedans…
Je m’assieds en face de lui. Le café fume.
Félix ouvre un registre daté de 1938. L’écriture est fine, régulière, légèrement penchée.
— Regarde ici. “Robert B.” C’est lui. Gardien de la cabane de Valsorey de 1937 à 1977.
Je lis la ligne suivante à voix basse :
« La neige n’est pas venue. Le glacier craque la nuit. Hier encore, j’ai entendu quelque chose sous la rimaye… comme un cri étouffé. »
Je frissonne.
Félix tourne les pages.
— Il tenait un journal, tu vois. Il notait tout : la météo, le passage des alpinistes, les histoires qu’on lui racontait. Et parfois… des choses plus étranges.
Il s’interrompt, cherche un passage.
— Tiens, ici. Écoute :
« Certains disent qu’il y a un moine là-haut, pris dans la glace de Valsorey. Je n’ai jamais osé aller voir. Mais parfois, la nuit, j’ai cru voir sa silhouette dans le reflet du glacier. »
Je relève la tête. Le poêle claque. Félix me regarde, intrigué.
— Ce n’est pas une légende, ton histoire de moine ?
— Non. On l’a retrouvé il y a quelques jours. Pris dans la glace. Et à côté de lui… son piolet. Gravé : Le Bûcheron.
Félix pâlit. Il repose lentement le carnet.
— Alors… ce piolet, c’était bien celui de Robert.
— Oui. Et je veux comprendre comment il a pu se retrouver là.
On reste silencieux un moment.
Puis Félix se lève. Il va chercher une boîte en fer sur une étagère. L’ouvre délicatement. À l’intérieur, une photo sépia. Un homme solide, en chemise de laine, debout devant la cabane de Valsorey. Dans sa main… un piolet de bois.
Au dos, quelques mots à l’encre brune : Robert, dit Le Bûcheron. Juin 1953. Pour mémoire des neiges et des âmes perdues. Le silence s’épaissit. J’ai l’impression que le passé s’invite dans la pièce, comme une respiration glaciale.
Félix fouille encore dans une vieille armoire. Les planches grincent. L’odeur de bois humide et de corde sèche envahit le local. Il soupire, puis revient, les mains couvertes de poussière, tenant un petit objet enveloppé dans un chiffon.
— Je crois que c’est ça, dit-il doucement.
Il le pose sur la table et défait le tissu avec précaution.
Apparaît alors un carnet à la couverture de cuir brun, usée, craquelée par le froid et le temps. Sur le devant, gravé au canif :
R. B. Cabane de Valsorey
Je retiens mon souffle.
Les pages sont jaunies, parfois tachées, comme si l’humidité des années y avait laissé sa trace. Félix les tourne lentement.
L’écriture est ferme, régulière, légèrement penchée vers la droite.
— Regarde la date, murmure-t-il. 10 juin 1961.
La dernière entrée. Je lis à voix basse :
« Le vent souffle du Sonadon. La glace parle la nuit.
J’ai vu des traces près de la crevasse, là où nul ne devrait marcher. J’ai cru reconnaître le bâton d’un homme d’Église. Peut-être un moine ? J’irai voir demain, si Dieu me prête courage. »
Je reste figé.
Félix referme le carnet, lentement, comme s’il craignait de réveiller quelque chose. Le cuir patiné sent la suie et la neige fondue. Et dans ce silence, j’ai l’impression d’entendre encore sa plume gratter la dernière ligne, là-haut, dans la nuit du glacier. Je demande à Félix si je peux emporter les documents quelques jours.
— J’en prendrai grand soin, je te le promets.
Il hésite, puis acquiesce.
— D’accord. J’ai confiance en toi. Fais en sorte de ne pas me décevoir.
Le lendemain, j’épluche consciencieusement tous les écrits de Robert, dit « Le Bûcheron », quand je tombe sur ce récit :
15 avril 1938
Parti ce matin à la pointe du jour avec deux moines.
L’un de l’Hospice du Grand-Saint-Bernard, homme tranquille, au regard droit. L’autre, un Chartreux venu du couvent de la Part-Dieu de Bulle, taiseux, comme s’il portait un secret trop lourd.
Ils m’ont dit vouloir confier à la glace un coffre scellé, dont le contenu devait reposer là “jusqu’à la fin des temps”. J’ai d’abord pensé à quelque relique.
Nous avons pris la direction du glacier de Valsorey. Le vent soufflait du sud depuis plusieurs jours. La neige était chargée, dure en surface.
Vers midi, nous avons gagné la langue supérieure du glacier, non loin du col de la Gouille. La lumière y était étrange, presque bleue.
Le moine du Saint-Bernard marchait devant. Le Chartreux derrière lui. Ils ont échangé des mots que je n’ai point compris. Puis tout s’est passé très vite : le Chartreux a poussé l’autre dans la crevasse, avec le coffre.
J’ai crié, mais le vent emportait tout.
Le Chartreux s’est alors retourné vers moi, livide, et m’a dit : “Le secret doit dormir.”
Je suis allé jusqu’au bord de la crevasse. Tout était bleu, presque noir. Profonde à n’en pas voir le fond.
Nous avons voulu redescendre. C’est alors qu’une plaque s’est rompue sous le col. L’avalanche est partie dans un bruit sourd. Elle nous a foncé dessus avec rage. Le souffle m’a projeté sur le côté. Elle l’a pris, lui. Le moine de la Part-Dieu.
Je n’ai plus rien vu que la poudre et le ciel.
J’ai perdu mon piolet dans la tourmente.
J’ai marché seul jusqu’à Bourg-Saint-Pierre, blessé mais vivant. Ce soir, j’écris ces lignes pour ne pas perdre la raison.
Que Dieu me pardonne d’avoir vu cela. Je ne parlerai de cette histoire à personne tant que je vivrai.
Robert Balleys, dit "Le Bûcheron"
Cabane de Valsorey
Après être retourné chez Félix pour lui rendre les documents, sans entrer dans les détails, je reprends la route de Sembrancher.
Chez Alice, une tasse de thé fumante m’attend. Son visage, d’ordinaire malicieux et lumineux, est fatigué. Les yeux humides, brillants. Elle m’explique avoir passé la journée entière sur les écrits de Léonard, à les lire, les traduire, les recouper.
Puis elle me tend une feuille.
— J’ai traduit ça aujourd’hui…
La montée au chalet d'Amont en hiver
La montée sur le glacier du Valsorey en hiver.
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Dans le prochain épisode.
Lucia Ferrante rentre en scène et le monastère de la Part Dieux à Bulle se dévoile.
Michel, Le Bucheron... un blagueur ou un bon type ?
