Episode 4 sur 10

 

Dans cet épisode:  Léonardo Da Vinci se découvre par la lecture du Codex Absconditus. Génie, inventeur et humaniste. Alice ferme son chalet pour l'hiver.


Chapitre 14

 

Extrait n° 3 du Codex Absconditus

Mouvement de la Terre et du Soleil

Si la Terre n’était point clouée au centre du monde, mais qu’elle cheminât autour du Soleil, il conviendrait qu’elle ne décrivît pas un cercle parfait, mais une figure allongée, telle l’ellipse que l’on voit dans l’ombre des miroirs.

Lorsqu’elle est plus proche de l’astre, la chaleur se fait abondante, les eaux s’élèvent et les moissons s’épanouissent. Lorsqu’elle s’en éloigne, la froideur descend et les glaces envahissent les vallées, chassant les hommes et leurs troupeaux.

Ainsi, les climats de la Terre ne sont pas fixes, mais soumis à la grande respiration du ciel. Ce n’est pas le courroux divin qui change l’abondance en famine, mais l’ordre des cieux et le souffle des astres.

Pourtant, si l’homme ajoute à ce fragile équilibre le feu de ses fournaises et la fumée de ses désirs, alors il ôtera lui-même l’hiver de sa propre demeure.       

LV

 

Il me semble que Léonardo a deviné l’ellipse terrestre, donc l’intuition de Kepler avant l’heure !

La variation climatique due à la distance de la Terre par rapport au Soleil.

Le changement de climat dû à l’ellipse de la Terre autour du Soleil fait partie des cycles de Milankovitch.

Voici les trois principaux cycles astronomiques de Milankovitch :

Excentricité (cycle ~100 000 ans)

C’est la variation de la forme de l’orbite terrestre, qui passe d’une forme plus circulaire à plus elliptique.

Quand l’orbite est plus elliptique, la distance Terre-Soleil varie davantage au cours de l’année, ce qui modifie la quantité d’énergie solaire reçue selon les saisons.

Ce cycle influence donc l’alternance des périodes glaciaires et interglaciaires.

Obliquité (cycle ~41 000 ans)

C’est la variation de l’inclinaison de l’axe de rotation terrestre.

Plus l’axe est incliné, plus les saisons sont marquées.

Précession des équinoxes (cycle ~23 000 ans)

C’est la lente oscillation de l’axe terrestre, comparable au mouvement d’une toupie.

Elle modifie la période de l’année où chaque hémisphère reçoit le plus d’énergie solaire.

En résumé : le changement climatique dû à la forme elliptique de l’orbite terrestre s’appelle le cycle d’excentricité, et il fait partie des cycles de Milutin Milanković. Théorie fondée entre 1912 et 1941.

 

??? Ce n’est pas possible, Léonardo da Vinci ne pouvait pas comprendre tout ça dans les années 1500 ? Je comprends de mieux en mieux qu’il a caché ses découvertes ! C’était le bûcher assuré…

Léonard observait la Terre comme un être vivant. Dans ses carnets, il décrit la planète comme un corpo del mondo, un organisme respirant : les rivières sont ses veines, les montagnes ses os, l’air son souffle.

Cette vision « systémique » est exactement celle des écologues modernes.

Il percevait déjà l’unité du vivant, bien avant que la science ne parle de « Gaïa ».

L’acqua è il sangue del mondo, e le vene son le fiumane. (Extrait du Codex Leicester)

Léonard savait que la connaissance pouvait déborder l’éthique.

Il le dit dans plusieurs passages : il craint les inventions militaires, et certains de ses projets d’armes sont volontairement rendus inachevés ou codés.

Il a vu comment les princes utilisaient la science comme prolongement de la guerre.

« Chi più sa, più teme. »

Celui qui sait le plus craint le plus.

Il croyait à la géométrie de l’univers. Léonard pensait que tout pouvait être compris par la forme, la vibration, la proportion. Pour lui, le monde obéissait à une architecture invisible, que l’art et la science pouvaient révéler.

Dans ce cadre, il aurait pu imaginer qu’en accordant la géométrie du ciel et de la Terre, on pouvait restaurer l’équilibre.

Il se méfiait des puissants et de la cupidité. Léonard a passé sa vie dans les cours princières, au service de mécènes. Il savait combien le pouvoir corrompt le savoir.

Il a souvent choisi de se taire plutôt que de livrer ses découvertes.

Ce silence, c’est déjà une forme de protestation morale contre la dérive du progrès.

« Non si può avere la scienza e la cupidità insieme. »

On ne peut posséder à la fois la science et la cupidité.

Une distinction entre science et religion… pas Dieu, mais les cieux qui régissent, et déjà une allusion à l’homme qui perturbe l’équilibre : c’était une prémonition du dérèglement climatique actuel.

Je tombe sur mes fesses ! Léonardo est en train de changer ma vie !

 

Extrait n° 4 du Codex Absconditus.

De circulis ignis et frigoris

Des cycles de feu et de froid

J’ai observé que les siècles ne se succèdent point en une égale température, mais qu’ils s’inclinent tantôt vers la chaleur, tantôt vers la rigueur du froid. Ainsi, la Terre respire comme un grand corps, se dilatant et se contractant sous le souffle du ciel.

Quand les astres favorisent sa proximité avec le Soleil, les moissons s’accroissent, les vignes prospèrent et les rivières coulent pleines. Mais lorsque la Terre s’éloigne de l’astre, les hivers s’allongent, les glaces descendent des montagnes et les peuples souffrent la faim.

Ce n’est point miracle ni malédiction, mais ordonnance des cieux. Toutefois, si l’homme, par ses feux innombrables, sème fumées et vapeurs, il ajoute son désordre au mouvement des astres. Ainsi hâtera-t-il tantôt la fonte, tantôt la morsure du gel, et troublera la juste mesure du monde.

Celui qui veut comprendre l’avenir doit lire non seulement dans la course des planètes, mais aussi dans l’avidité des hommes. Car leurs fournaises sont comme mille soleils terrestres, qui changent la complexité de l’air et altèrent la respiration de la Terre.     

LV

 

Oulala… Ici, Léonard relie trois choses ! L’effet direct des astres et du Soleil, et l’intervention humaine par ses feux perturbateurs des équilibres.

Cette fois, c’en est trop ! Dans un moment, il va me parler du changement climatique ! C’est un gag ou quoi… Ce n’est pas possible. C’est une mise en scène ? C’est une caméra cachée ?

J’en peux plus pour aujourd’hui, je me casse boire une bière à Bourg-Saint-Pierre…

 

J’arrive au Bivouac. Le Bucheron est assis avec son verre de gamay de Fully. Il me fait signe et je m’assieds en face de lui.

Je ne sais pas pourquoi, j’apprécie cet homme ! Il est franc de collier. Il garde en lui les secrets qu’il veut bien ne pas divulguer. En tout cas, à ceux qu’il choisit. Je commande « trois » de gamay et un verre. Il ne dit rien, mais trinque sans me regarder…

On boit dans le silence, mais on se comprend très bien. Son regard fauve, profond, avec son petit sourire, glisse sur moi comme le souffle du vent.

Je reste là, mon verre de rouge entre les mains.

— Au fait, le Bucheron, c’est quoi ton vrai prénom ?

— Michel.

— Merci, Michel. Tu es de ceux qui rendent la vie plus belle et plus simple.

Il commande trois de gamay, il me regarde droit dans les yeux. Je sens sa sensibilité à fleur de peau. Il cache bien son jeu, le Bucheron… c’est un dur au cœur tendre.

 

 

Chapitre 15

 

 

Extrait n° 5 du Codex Absconditus.

La vue de Dieu

Je ne sais point si Dieu réside dans le ciel,

ou dans le battement du cœur des pierres.

Les prêtres disent qu’Il parle par les livres saints ; moi, je L’entends dans le vent qui plie les cyprès, dans la courbe d’une vague, dans le silence d’un crâne ouvert. 

J’ai vu la chair se dissoudre en poussière, et la poussière s’assembler en fleur. Qui peut faire cela, sinon l’Intelligence ?

J’ai cherché Dieu non dans la lumière des cierges, mais dans la lumière du jour. Dans chaque muscle, dans chaque veine, dans l’ombre qui tremble au bord du visage humain.

Si Dieu existe, Il est géomètre. S’Il n’existe pas, alors la beauté est sa preuve manquée.

J’ai douté de Lui mille fois, mais chaque fois que j’ai dessiné une aile, le doute s’est envolé.

L’homme prie en s’agenouillant, moi je prie en regardant.

Et quand mon regard comprend, je sens que Dieu m’a répondu.

LV

 

Léonardo était décidément un homme de science dans un monde religieux. Il vivait à une époque (XVe–XVIe siècle) où toute pensée était censée passer par le prisme de la foi chrétienne. Mais lui, dans ses écrits, adopte une posture nouvelle.

L’expérience est la maîtresse de tous les maîtres.

Autrement dit : Dieu ne suffit pas à expliquer le monde, il faut l’observer, le mesurer, le comprendre par soi-même. Cela ne fait pas de lui un athée (concept quasi inexistant à l’époque), mais un naturaliste mystique. :

Dieu se manifeste dans les lois de la nature, dans l’harmonie du corps humain, dans la perfection des formes géométriques.

Pour Léonard, Dieu est la Nature elle-même. Il écrit dans le Codex Arundel : Le mouvement est la cause de toute vie. Et dans le Codex Atlanticus :

« La nature est pleine d’infinies raisons que l’expérience n’a jamais vues. »

Ces phrases sonnent presque panthéistes. Il ne prie pas un Dieu personnifié, mais il vénère le principe divin de l’ordre du monde. Chaque onde, chaque arbre, chaque muscle du bras humain est, pour lui, une expression de ce divin.

Ses dissections, ses études de la lumière, des fluides, des tempêtes ne sont pas une profanation du corps ou du ciel ; elles sont une forme de liturgie scientifique.

Regarder dans le réel, c’est contempler l’œuvre de Dieu de l’intérieur.

Il écrivait : « Celui qui ne craint pas Dieu craint la nature. »

Il ne rejette donc pas Dieu : il le transpose. Son temple, ce n’est pas l’église, c’est le monde visible.

Léonard devait se cacher. Les inquisiteurs n’auraient pas compris qu’il puisse écrire : Le Soleil ne se meut point.

Ou qu’il parle de la Terre comme d’un organisme vivant.

Il observe en silence, contourne la censure, note en miroir et cache ses pensées métaphysiques dans des carnets.

Dieu, pour lui, n’est pas celui des prêtres. C’est un principe d’ordre, un souffle mathématique.

Léonard n’a jamais peint de crucifixion dramatique ni de Vierge douloureuse. Presque une religion des lois naturelles, un humanisme avant l’heure.

 

Extrait n° 7 du Codex Absconditus.

Le feu noir

Dans les entrailles de la Terre sommeille un feu obscur, né des bois et des créatures antiques ensevelies. Ce feu n’est point comme celui du foyer, ni comme la lave des volcans : il est liquide et visqueux, noir comme la nuit sans lune.

J’ai ouï dire qu’en certains lieux l’homme perce la Terre et voit jaillir cette huile sombre, qui brûle plus ardemment que le bois. Si jamais les peuples en font grand usage, ils disposeront d’une force sans mesure, telle que mille forges unies.

Mais ce feu est trompeur : il allume la cupidité plus qu’il ne réchauffe, et sa fumée obscurcit le ciel. Si les hommes en usent sans frein, ils empliront l’air d’un manteau étouffant, qui retiendra la chaleur et troublera l’équilibre des saisons.

Ainsi, ce feu noir peut être bénédiction ou malédiction. Dans la main des sages, il allume la lumière. Dans la main des avides, il consume le monde.

LV

 

… Je deviens fou, ou bien ? Léonard décrit le pétrole comme une « huile noire » venant des profondeurs.

Il anticipe sa puissance énergétique et pressent l’effet de serre avec la fumée qui retient la chaleur !!

Incroyable : certains en doutent aujourd’hui, et lui le pressentait déjà 400 ans avant la véritable révolution industrielle, au XVIᵉ siècle. Léonard, c’est Einstein puissance dix.

 

 

Chapitre 16

 

Aujourd’hui j’entame des recherches sur Léonardo. Inventeur de l’hélicoptère, des machines de guerre prestigieuses et de Mona Lisa.

Léonard de Vinci (1452–1519) est l’une des figures les plus énigmatiques et fascinantes de l’histoire humaine. À la fois peintre, ingénieur, anatomiste, inventeur, musicien, philosophe et observateur insatiable du vivant, il incarne mieux que quiconque l’idéal de l’«uomo universale» de la Renaissance italienne.

Un visage qui intrigue et qui observe

On le décrit souvent comme un homme au regard profond, un regard qui ne semblait jamais se poser, toujours en train de mesurer, comprendre, décomposer la lumière. Son front large, couronné de cheveux ondulés, témoigne de la puissance de son imagination. Sa barbe longue, grise dès la quarantaine, accentue l’aura de sagesse et de mystère qui l’entourait. Beaucoup de témoignages parlent d’une voix douce, presque musicale, et d’un charme étrange, calme, irrésistible.

Un esprit sans limites.

Léonard n’avait pas de frontières. Il passait de la peinture à l’anatomie, de l’hydraulique à la mécanique, de l’astronomie à l’étude des fossiles avec une facilité déconcertante. Son génie n’était pas seulement intellectuel : c’était un mélange d’intuition, de sensibilité artistique et d’observation scientifique.

Il note tout. Il dessine tout. Il questionne tout.

Ses carnets, dont son Codex Absconditus prolongent magnifiquement le mythe. Révèlent une pensée qui explore les moindres recoins du réel : les tourbillons de l’eau, le mouvement du vent, l’anatomie humaine, la mécanique des machines… et même ce que seraient les paysages du futur.

Une âme sensible, tourmentée, en décalage total avec son époque.

Sous son génie, Léonard cachait une immense vulnérabilité. Un besoin profond de solitude. Une intuition presque douloureuse de la fragilité de la vie.

Il vivait souvent à distance du monde, fuyant les conflits, préférant la compagnie de quelques proches comme Salaì ou Francesco Melzi. Certains disent qu’il avait tendance à s’attacher trop vite aux êtres doux, aux esprits jeunes ou libres. D’autres qu’il était terrifié par les passions humaines.

Un inventeur en avance de plusieurs siècles.

Beaucoup de ses machines : hélicoptère, plongeur, automates, instruments scientifiques, machines hydrauliques, semblent surgir d’un autre âge. Il comprenait la dynamique des fluides comme un scientifique du XXᵉ siècle. Il décrivait la sédimentation, les fossiles marins en montagne, le changement climatique… notions incompréhensibles pour son époque.

Un rapport spirituel à la nature.

Léonard n’était pas un religieux au sens classique.

Il respectait la nature comme une force sacrée.

Il voyait dans chaque mouvement de l'eau une sagesse, dans chaque feuille un traité d’ingénierie, dans chaque souffle de vent une forme d’écriture invisible.

Un homme à la fois brillant et inachevé.

Léonard commençait mille choses. Il en terminait dix.

Non par paresse, mais parce qu’il était déjà au prochain mystère. Son génie était en mouvement, en exploration, dans un inachèvement fertile.

Dans les dernières années de sa vie, Léonardo avait perdu l’usage de sa main droite ou gauche, selon certaines sources, signe typique d’un AVC. Il souffrait aussi d’épisodes de fatigue et d’hémiplégie partielle.

Mais aussi de l’âge (67 ans, ce qui était très avancé pour l’époque).

Les archives manquent, personne n’a décrit précisément ses derniers jours. Mais on sait seulement qu’il était affaibli.

Léonardo travaillait sur des sujets sensibles

Scientifiquement et politiquement dangereux à l’époque :

·       anatomie humaine. (défendue par l’Église)

·       ingénierie militaire.

·       critiques discrètes du pouvoir.

·       réflexions sur l’avenir de l’humanité.

·       machines énergétiques ou hydrauliques très en avance sur son époque.

Encore aujourd’hui le Codex Leicester existe… mais il manque des notes, certaines pages ont disparu après sa mort.

Pourquoi ? Qui les a prises ?

Il vivait sous la protection de François Ier.

Et la Cour française avait tout intérêt à récupérer ses machines de guerre, ses innovations hydrauliques (pour les canaux de la Loire), ses études sur les catastrophes naturelles et ses manuscrits.

Le pouvoir royal aurait très bien pu vouloir contrôler ses écrits… quitte à supprimer le problème ?

Quelques jours avant sa mort, Leonardo aurait confié à Salaì, un manuscrit scellé, le Codex Climatis, annonçant comment lire la mémoire de la Terre, comprendre les cycles climatiques et mesurer l’excès de chaleur future.

Le remarquable manuscrit de Leonardo da Vinci, le Codex Leicester, est aujourd’hui bien localisé :

Il a été acheté en vente aux enchères par Bill Gates le 11 novembre 1994 pour 30,8 millions de dollars.

Toutefois, le manuscrit n’est pas « exposé en permanence » dans un musée privé accessible : il est prêté occasionnellement à des expositions dans différents musées.

 

 

 

Chapitre 17

 

 

19 octobre 2025, Bourg-Saint-Pierre.

Je me dépêche de monter à l’Hospice du Grand-Saint-Bernard. La route ferme demain, après, il faudra une heure et demie à peau de phoque pour y accéder.

Le vent glacial du col glisse sur les pierres séculaires. Je me tiens devant la façade de l’Hospice, cette sentinelle millénaire qui a vu passer des pèlerins, des soldats, des savants… et certainement beaucoup de secrets.

Je pousse la porte.

Une odeur de bois, de cire, de vieux, de pierre froide et de messe. De bougies qui vacillent dans le corridor.

Le silence dense d’un lieu où chaque pas résonne dans l’histoire.

Je ne suis pas là en simple visiteur. Aujourd’hui, je viens chercher une trace.

Un fil perdu laissé par l’Ordo Glacialis, cette confrérie qui, depuis le Moyen Âge, veille sur les secrets enfouis dans le glacier de Valsorey.

Je descends l’escalier de pierre menant aux archives. La lumière baisse. Elle s’épaissit. Elle devient presque vivante.

Dans l’ombre, la poussière flotte comme une brume oubliée. Un frère archiviste m’attend. Un sourire discret, trop discret pour être anodin.

— Vous cherchez quelque chose en particulier ?

J’hésite. Puis je murmure :

— Des documents anciens sur les glaciers… peut-être des traces d’expéditions… ou de coffres perdus sur le Valsorey.

Il ne me répond pas tout de suite.

Il me regarde. Longtemps. Comme si mes mots venaient d’éveiller une vieille mémoire qu’il voulait laisser dormir.

Finalement, il hoche la tête. Un geste court. Et m’invite à le suivre dans un couloir que personne ne semble utiliser.

Là, contre un mur froid, un rayon à moitié avalé par l’oubli l’attend. Il ouvre un tiroir en bois sombre.

Un souffle de froid en sort. Un froid qui n’a rien à voir avec les pierres.

À l’intérieur, des carnets. Reliés à la va-vite.

Certains gorgés d’humidité. D’autres durs comme de la roche. Sur l’un d’eux, une inscription grattée, presque effacée :

Ordo F.G. – 1732

Un choc me traverse le torse.

Le frère recule d’un pas. Comme s’il ne devait pas assister à ce qui va suivre.

Je reste seul. J’ouvre le carnet. Des notes en latin. Du franco-provençal. Un mélange étrange, comme si deux époques avaient écrit à quatre mains.

Un passage attire immédiatement mon regard :

“Fratres Gelu custodire veritatem.

Vallis Aurea… Vallis Orsaria… Vallis Sorelli…

Ibi occultatur machina memoriae glaciei.”

Traduction libre, mais pas exacte. Rien ne peut être exact ici :

Les Frères du Gel gardent la vérité.

Dans la vallée d’Orsières… dans celle de Sorey…

Là se cache la machine qui lit la mémoire de la glace.

Je sens le froid monter dans mon dos.

Ce texte relie directement ce carnet au Codex Climatis de Léonard.

Plus bas, une note ajoutée plus tard, à l’encre sombre, presque hostile :

“Ne révéler qu’à celui qui marchera sans orgueil.”

Je ferme le carnet. Mes doigts tremblent légèrement.

Le prêtre revient. Silencieux. Il me dit doucement :

— Certains secrets ne se cherchent pas. Ils choisissent celui qui doit les trouver.

Je saisis l’occasion.

— Avez-vous entendu parler de l’Ordo Glacialis ? Une secte médiévale ?

Ses traits se figent. Il baisse la tête, lève les yeux doucement, comme s’il vérifiait que personne n’écoute.

— Oui… dit-il à mi-voix. Un lien existe. Il est ancien. Trop ancien. Et jamais écrit noir sur blanc.

Ses mains se resserrent. Il continue, à voix basse :

— Au XIIIᵉ siècle, l’Hospice collaborait en secret avec les Chartreux de La Part-Dieu. Ces hommes vivaient dans le silence.

Mais certains… certains lisaient la montagne comme on lit un texte sacré. Pour eux, la glace n’était pas un phénomène naturel. C’était… un message.

Il inspire profondément. Sa voix devient presque un souffle :

— Une petite branche de ces Chartreux croyait que chaque glacier était un Livre de la Création.

Et qu’un jour, ce livre s’ouvrirait. Mais pas pour tous.

Il marque un silence. Puis, plus grave :

— Un Chartreux de la Part-Dieu à Bulle aurait trouvé quelque chose dans une crevasse, au-dessus de Bourg-Saint-Pierre.

Quelque chose qu’il ne remit ni à Rome… ni à notre prieur.

Il demanda l’aide de deux chanoines du Grand-Saint-Bernard.

De cette union clandestine serait née une fraternité.

Une micro-société invisible, faite de silence et de neige : Ordo Fratres Glacialis.   Les Frères du Gel.

Il poursuit, presque à contrecœur :

— Selon nos archives… un homme venu d’Italie leur aurait confié un objet. Au début du XVIᵉ siècle.

Il me fixe. Ses yeux deviennent durs, presque perçants.

— Certains pensent que cet homme était Léonard de Vinci.

En fuite. Ou en mission. Juste avant sa mort.

Il baisse la voix jusqu’à un murmure :

— L’expédition de 1938 sur le glacier de Valsorey… fut la dernière trace. Après… un Chartreux aurait trahi pour protéger le secret. Et l’Ordo Glacialis a disparu. Officiellement.

Un long silence. Puis, d’un ton qui ne souffre aucune interprétation :

— S’il vous attire à lui… alors il n’est pas éteint.

Je lui montre alors quelques folios de Léonardo.

Le symbole du Codex Glacialis.

Il pâlit. Il prend une photo.

Puis dit :

— Je chercherai dans nos archives.

Et… il existe peut-être un vieux parchemin. Un seul.

Celui que nous ne montrons jamais.

Et il retourne dans le petit meuble d’archive. Il revient après 2 minutes avec un parchemin.

(copie diplomatique réalisée au XIXᵉ siècle par le frère Bernardus M.

Datation probable : vers 1521–1523

“Memoria Gelu — Folium XIII”

“In glacie Deus scripsit dies futuros.

Et in spiritu gelu clausit vocem aeris.”

A ceux qui viendront après nous, Fratres de l’ombre et du silence,

Sachez que nous avons reçu, par la main d’un Homo Italicus, un instrument dont la nature dépasse le siècle, et que les princes ne doivent jamais posséder.

Cet instrument n’est point une arme,

ni un artifice pour dominer les hommes,

mais une clef pour entendre ce que la Création murmure dans la glace.

L’homme qui nous le confia. vir senex, oculis lucentibus, mente acutissima. nous dit ces paroles :

“Ce que la glace emprisonne, l’air un jour le criera.

Et l’humanité ne saura pas l’entendre.”

Nous avons nommé l’objet :

Machina Memoriam Captans, la Machine qui saisit la Mémoire.

Elle lit les souffles anciens comme on lit des psaumes effacés. Elle révèle les fièvres du monde, les crimes invisibles que les hommes répandront dans le ciel. Le symbole retrouvé dans le codex glacialis en fait partie.

Admonitio

Que nul ne s’en serve pour acquérir pouvoir ou faveur. Qu’il ne quitte jamais les montagnes sacrées. Qu'il demeure dans le royaume du gel et du silence, où le temps se dépose en couches fines comme des prières superposées.

Car si l’on venait à diffuser son secret, l’humanité chercherait à effacer ses fautes plutôt qu’à se réformer.

Et alors, le salut deviendrait la perdition.

 

Signum Fratrum

✠ G.

✠ P.S.

✠ Frater Silvanus Carthusianus

✠ Frater Antonius Montium

“Nos in gelu custodimus, donec veniat qui ambulet sine superbia.”

(Nous gardons dans la glace, jusqu’à ce que vienne celui qui marchera sans orgueil.)

 

 

 

Chapitre 18

 

 

Il est vers vingt-deux heures quand j’arrive au chalet d’Amont.

L’air a cette odeur d’automne qu’on ne peut confondre avec aucune autre, un mélange de bois humide, de terre presque gelée et de mélèze.

Je retrouve Alice à la frontale devant la porte, les manches retroussées, un marteau à la main. Autour d’elle, tout respire la fin de saison : le linge qui sèche une dernière fois sur la corde, les outils alignés contre le mur.

Elle me salue sans trop parler, comme si les mots étaient inutiles à cette heure où tout bascule. Je sens dans ses gestes une sorte de mélancolie calme, celle de ceux qui ont vécu trop de fins d’été pour encore s’en étonner. Le chalet respire la chaleur du bois et la mémoire des saisons passées. Je l’aide à clouer quelques planches sur les volets, à vidanger le tuyau d’eau. Le vent s’est levé, il vient du glacier, avec cette morsure qui te transperce plus profond que les os.

À l’intérieur, la lumière tombe en biais sur la table.

Les folios de Léonardo que j’ai rapportés semblent soudain plus mystérieux encore, comme si le froid, en pénétrant le bois des murs, réveillait un secret ancien.

Alice me regarde un instant, essuie ses mains sur son tablier, puis dit doucement :

— Il est temps de laisser la montagne dormir.

Je ne réponds pas. Je regarde le feu qui reprend dans le poêle, et je me dis qu’il y a dans chaque hiver qui approche une promesse de solitude, et peut-être de vérité. Le printemps apporte l’espoir, l’automne la mélancolie. C’est l’heure de faire les comptes !

Il y a ceux qui font du bien, et ceux qui croient en faire. Ceux qui aident sans le dire, et ceux qui parlent sans jamais rien donner. Ceux qui ont les mains calleuses et le cœur tranquille, et ceux qui gardent les leurs propres et bien au chaud, de peur de se salir.

C’est l’heure de faire les comptes, oui. Pas ceux des billets, ni des dettes, mais ceux du cœur, des gestes, des silences. De ce qu’on a offert sans retour, et de ce qu’on a gardé, par peur, par orgueil ou par fatigue. Il y a ceux qui passent et laissent une trace, comme un pas dans la neige du matin, et ceux qu’on oublie avant même qu’ils aient tourné le coin du sentier. Ceux qui aiment sans condition, et ceux qui attendent qu’on les aime d’abord.

Et moi, je me demande, en clouant la dernière planche sur la fenêtre, de quel côté je suis tombé.

De celui qui fait du bien sans le savoir, ou de celui qui, croyant comprendre, s’est trompé de chemin.

On n’a pas faim tous les deux… On s’assied sur le banc sans rien dire.

Quand deux personnes croient s’aimer et que l’automne arrive, il se peut que le vent souffle un peu trop fort sur leurs certitudes. Que les feuilles tombent aussi dans leur regard. Que les mots, autrefois légers comme l’été, deviennent lourds à porter.

Mais parfois aussi, l’automne révèle ce que l’été cachait. Quand la lumière décline, on distingue mieux ce qui reste, ce qui tient bon malgré le froid, malgré la peur, malgré le temps. Ou bien le commencement d’un amour plus vrai, moins brûlant, mais plus profond, comme un feu qu’on entretient lentement, au cœur d’un vieux chalet, pendant que la montagne s’endort.

Je reste dans mes pensées. Alice va se coucher, et moi je m’étends sur le banc, trop fatigué, tout habillé. J’écoute le ronronnement du bois qui me réchauffe quelque peu. Dehors, le ruisseau ralentit, il doit faire froid.

Mais ici, il fait chaud dans le chalet d’Amont, le poêle s’est réveillé, Alice a remis des bûches.

À deux heures du matin, je sens le corps chaud d’Alice se coller contre moi. Je sens ses larmes sur mes joues.

Je la regarde sans parler. Le silence entre nous est dense, presque vivant.

On ne sait pas si on doit se toucher ou simplement rester là, à se regarder comme deux âmes perdues dans l’éternité.

Alors je tends la main, lentement. Mes doigts effleurent ses lèvres. Elle ne bouge pas, mais je sens sa respiration changer. C’est comme si le monde entier retenait son souffle.

Je m’approche un peu. Nos fronts se frôlent, nos souffles se mêlent. Je sens l’odeur de sa peau, douce, rassurante, un mélange de vent et d’humanité.

Ses yeux brillent, presque mouillés. Je comprends sans mot. Elle aussi sait que quelque chose vient de basculer. Je passe ma main sur sa joue, elle ferme les yeux. Je ne cherche pas à la posséder. Je veux juste la sentir, la comprendre  autrement, par la peau, par la chaleur, par ce tremblement léger qui traverse son corps.

Elle pose sa main sur ma nuque, m’attire doucement vers elle. Nos visages se touchent, nos lèvres s’évitent à peine. Il n’y a pas de désir brut, seulement cette tendresse démesurée, ce besoin de se dire :

— je suis là, je te sens et je t’accueille.

Je lui murmure quelque chose, je ne sais même plus quoi. Elle répond d’un souffle, un mot simple, presque un soupir. Je sens les larmes venir. Pas de tristesse, mais d’une vérité bouleversante. Tout ce que je n’ai jamais dit, tout ce que j’ai toujours voulu vivre sans y croire, est là, maintenant.

Ses mains glissent sur moi comme si elles cherchaient à me reconnaître. Nos gestes sont lents, mesurés, remplis d’une pudeur ancienne. C’est une danse immobile, une rencontre au-delà du corps. Je la serre un peu plus fort, et elle s’abandonne contre moi.

On reste ainsi longtemps, sans chercher à savoir combien de temps. Peut-être une minute, peut-être une éternité. Je sens son cœur battre contre le mien, parfaitement accordé.

Je comprends alors que plus rien ne sera comme avant. Que même si la vie nous sépare, il restera cette lumière en nous, celle qu’on a allumée ce soir-là, dans la douceur d’une étreinte où deux âmes ont cessé de se mentir.

Je laisse dériver mes souvenirs, respire encore tous les événements de ces derniers jours. La pâle lumière de la bougie traverse la pièce timidement. Sur la fenêtre, il me semble voir une écriture !

Je me lève doucement pour ne pas déranger Alice, et je m’approche.

Dans la lueur du feu, révélée par la condensation, une phrase gravée apparaît : « Sous la peau du monde, bat encore le cœur du glacier. »

Étrange phrase, étrange histoire ! Le vallon de Valsorey ouvre son histoire au compte-gouttes.


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Dans le prochain épisode.

Le glacier du Valsorey n'a pas tout dit ! Léonard survivra t'il à sa légende ?


Le chalet d'Amont ou Alice vit en été

Léonard... un génie ou un malheureux ?

Alice... Une paumée ou une sauvage ?

Le vallon de Valsorey... beauté ou silence ?

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