De surprise en surprises


Chapitre 10

 

 

De retour dans la résidence d’hiver d’Alice à Sembrancher, j’ai entrepris de sauver ces vieilles feuilles, fragiles comme la mémoire d’un autre monde.

Je les ai sorties une à une, avec précaution, enfilant des gants de coton pour ne pas troubler leur silence.

Je les ai étendues à plat sur du papier buvard, dans un coin calme, loin du soleil et du vent.

L’air sec fait son œuvre lentement. De temps à autre, je remplace les buvards, comme on change les draps d’un convalescent.

Les pages reprennent forme, respirent à nouveau.

Quand elles sont presque sèches, je les glisse entre deux couches propres, puis je pose dessus quelques livres légers, pour qu’elles gardent leur dignité.

Aucune chaleur, aucun geste brusque. Juste le temps, la patience, et un peu de respect pour ce qui fut écrit avant moi.

Une douce musique m’accompagne : il me faut de la sérénité et du respect pour ce vieux papier.

Deux grosses journées de travail. Mais j’y vois déjà plus clair.

Il me faudra encore plusieurs jours pour lire tous ces documents anciens, mais j’espère y découvrir les secrets de Léonard.

Me revoilà pris dans un tourbillon que je n’ai pas demandé… Pourquoi ces si belles montagnes sont-elles bourrées de secrets ?

Dehors, il fait gris. Le stratus s’est bloqué dans la vallée. Mon genou me fait encore un peu mal, mais j’espère bien qu’il sera fin prêt pour cet hiver qui pointe son nez.

Je prends pas mal de temps pour étudier les ouvrages sur Léonard de Vinci : ses machines incroyables, ses peintures romantiques, ses messages d’amour, de haine et d’incompréhension. Un homme exceptionnellement en avance sur son temps.

Voici quelques phrases célèbres de Léonardo :

« La sapienza è figlia dell’esperienza. »

La sagesse est fille de l’expérience.

« Chi poco pensa, molto erra. »

Celui qui pense peu se trompe beaucoup.

« L’esperienza è il nome che ciascuno dà ai propri errori. »

L’expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs.

Et la plus belle à mes yeux :

« Mentre credevo d’imparare a vivere, ho imparato a morire. »

Pendant que je croyais apprendre à vivre, j’apprenais à mourir.

Un sacré bonhomme, Léonardo. Je ne m’étais jamais imaginé entrer dans son monde. je me suis toujours figuré que c’était « un être exceptionnel », mais je découvre une âme sensible, en avance sur son époque, ingénieur convaincant et artiste fabuleux.

Bon, ce n’est pas tout… mais maintenant, je fais quoi ?  Comme d’habitude quand je suis pris de court : je vais boire une bière au Bivouac de Napoléon, à Bourg-Saint-Pierre.

Après tout, si Léonard avait vécu ici, il aurait sûrement fait la même chose : d’abord une trouvaille, ensuite une bière pour réfléchir.

L’ordre naturel du génie, en somme.

Si j’étais au col du Grand-Saint-Bernard, j’irais volontiers en boire une, côté italien… mais c’est un peu loin, et avec mon genou, je risquerais de finir comme un de leurs chiens sauveteurs : perdu dans le brouillard, mais avec un tonnelet autour du cou.

Alors va pour Bourg-Saint-Pierre. Entre un mystère vieux de cinq siècles et une bonne mousse locale, il faut savoir choisir ses priorités.

 

 Chapitre 11

  

J’arrive au Bivouac. Pas un chat dans le resto.

Le Bûcheron n’est pas là : il est 15h00.

Je commande une bière blanche du Grand-Saint-Bernard et la siffle d’un trait.

J’en commande une deuxième.

Giorgia, la serveuse d’Aoste, sympathique, m’apporte quelques cacahuètes, s’assied à ma table et me demande comment s’est passé notre périple dans l’œil du glacier de Valsorey.

Je n’y crois pas ? Ma parole, le Valais entier est déjà au courant ?

Elle voit ma surprise et s’excuse.

— Comment es-tu au courant de cette expédition ? C’est le Bûcheron ?

— Non, c’est un moine. Il est venu me demander si j’avais des nouvelles du Vaudois qui était allé mettre son nez dans le glacier !

???

Ben voilà. Ça recommence. Je suis reparti dans une affaire qui dérange…

C’est décidé : je monte voir Alice au chalet d’Amont.

Je prends la voiture jusqu’à Cordonne et file d’un pas alerte. Une heure au paradis…

J’arrive au chalet du Milieu quand j’entends siffler la marmotte. Je regarde le ciel, au cas où un aigle approcherait, mais rien. Bizarre…

Un sifflement me tire de ma béatitude et je vois le gypaète plonger dans ma direction. Il… il ne va pas me foncer dessus, quand même ?

Au dernier moment, il m’évite et pousse un cri strident. Instinctivement, je m’aplatis au sol.

Il est fou ou quoi ? Je me relève en vitesse, mais je ne le vois plus.

Qu’est-ce qu’il se passe ? qu’a t’il voulut me dire ?

Encore sous le choc, je continue tranquillement. Cette vallée m’est devenue si familière que je reconnais chaque caillou sur le chemin. Quand un nouveau est tombé sur la trace, je le pousse et le fais rouler en aval pour « nettoyer » le chemin.

De nouveau seul dans le souffle chaud du vallon.

Les pierres, encore luisantes d’une averse récente, semblaient respirer. Tout était silence, hormis ce ruissellement discret qui attira mes pas comme une voix douce au fond d’un rêve.

C’est là, au pied d’un rocher taché de mousse, que je reprends mon souffle. Une source claire, petit miracle fragile.

Elle sort de la montagne avec la pudeur d’un secret, comme si elle craignait de troubler la paix des herbes.

Je m’agenouille.

L’eau est si froide qu’elle me fait frissonner jusqu’au cœur.

Mais ce frisson porte une étrange paix : celle qu’on éprouve devant quelque chose de parfaitement inutile… et pourtant essentiel.

J’y vois le regard du glacier disparu, une larme lente, obstinée, survivante. Peut-être un dernier message du Valsorey, glissant sous terre pour venir murmurer ici.

Les oiseaux se sont tus. Le vent retient son souffle.

Je remplis ma gourde… mais c’est mon âme surtout qui se désaltère. J’y trouve le goût du granit, un parfum d’herbes sauvages, et la promesse de revenir, toujours, boire à la source du silence.

Cet endroit est absolument magnifique : un minuscule étang d’eau pure qui sort de terre et coule en contrebas, lascivement.

Quand on descendait de la cabane de Valsorey, on s’arrêtait toujours là pour rêver un peu, se mouiller les pieds.

Une personne surgit de nulle part: air menaçant, grande robe blanche, sandales en cuir, pas de croix, pas de parure. Jeune, barbe mal taillée, cheveux longs. Un look de hippie des années soixante envoyé par la Bible !

Il me parle français avec un accent, menaçant. Instinctivement, je recule pour attraper mes bâtons.

Il se baisse, mains écartées, prêt à me sauter dessus !

Je mets un bâton à l’horizontale pour garder la distance. De l’autre main, je lui fais signe que je ne veux rien de mal.

Il ne manquerait plus que je me batte avec un moine dans cette vallée, si près du paradis. Et en plus, sans savoir pourquoi ?

Il bondit.

Je dévie de côté pour l’éviter, et je lui assène un coup de bâton derrière les oreilles, juste pour le calmer.

Il se retourne, surpris. Sa robe ne l’avantage pas vraiment.

Je me baisse à mon tour, en attendant sa deuxième charge, deux mains levées en signe de paix.

— Est-ce toi le Vaudois qui profane la paix du glacier de Valsorey ? Tu as franchi le seuil du sacré sans y avoir été appelé. Retourne chez toi !

— C’est trop tard. J’y suis allé, sans avoir été invité, je le reconnais. Mais que me veux-tu, Frère ? Et d’où viens-tu ?

— Je suis Alberto, descendant de Caterina.

Ça me fait une belle jambe.

— Qui est Caterina ? Qui es-tu ? Et pourquoi cette agressivité ? Parle avec ta bouche plutôt qu’avec tes poings !

Il me regarde comme un loup en chasse, les babines retroussées.

Je suis à quelques dizaines de mètres du chalet d’Alice… je flippe totalement, j’espère qu’il ne lui est rien arrivé.

Instinctivement, je regarde en amont. Il regarde aussi.

J’en profite pour lui foncer dessus : je le pousse, et il tombe dans l’étang, de tout son long, sur le dos.

Je lui tends la main, je n’ai rien contre lui, et il fait froid.

Il accepte. Je lui dis de me suivre. Je ne veux pas la guerre, surtout pas avec un religieux.

Et visiblement, il a compris qu’avec sa robe mouillée, il a intérêt à rester calme. Sinon, je le tords comme un torchon en sortie de lessive.

Je vais frapper chez Alice. Elle m’ouvre, les yeux grands comme ceux d’une chouette.

Je lui explique rapidement, et Alberto entre se réchauffer près du poêle. Il enlève sa robe, reste en caleçon : un pauvre maigrichon qui ne ferait peur à personne.

On dirait un caniche qui sort de l’eau.

Il sort un pistolet de sa robe détrempée et le pointe sur moi.

J’ouvre les mains pour montrer que je reste calme.

Il baisse l’arme aussitôt.

— Bon. On va peut-être enfin pouvoir se parler franchement.

— Je n’aime pas ce que je fais, dit-il, mais tu as souillé le tombeau de mon ancêtre. Et tu as volé les secrets de ma famille 

— Qu’est-ce qui te fait croire que je possède tes secrets ? Et qui es-tu, l’ami ?

Il s’assied enfin sur le banc en sapin, devant le poêle.

… pas trop tôt.

Alice apporte du café. Nous nous asseyons tous les trois, comme un improbable comité de paix.

Et là, il parle :

--Toi qui as brisé le silence des glaces,

Je suis Alberto da Vinci, sang de Caterina, mère de celui que les siècles appellent Léonardo. Tu crois avoir découvert une relique. Tu as réveillé une conscience.

— Et qu’est-ce qu’il y avait dans ce coffre ?

— Un terrible secret pour l’humanité. Et les faiblesses cachées de Léonardo. Nous devons voir ces écrits avant qu’ils ne tombent en de mauvaises mains.

— OK amico, dis-nous en plus sur Caterina, s’il te plaît.

La nuit tombe. C’est le moment de se reposer.

On prépare un matelas de paille pour Alberto…

et on verra demain ce qu’on fait de lui.

*********

Six heures.

Une odeur de café envahit la petite cabane de Tania.

À travers la fenêtre, le glacier se devine, sombre et silencieux, comme s’il nous écoutait.

Alberto dort encore, immobile, trop immobile.

Un corps… ou un secret empaqueté dans une couverture.

Alice me fixe, un peu pâle. Ses yeux, d’un velours profond, ont perdu le sommeil mais gardent toute leur fièvre. Elle est d’une beauté brute, presque inquiétante.

— Il faudra l’emmener chez toi, dit-elle doucement. Les parchemins, il doit les voir. Après… on avisera.

Elle tente de masquer sa nervosité, mais ses doigts tremblent autour de sa tasse.

Je hoche la tête. Je commence à regretter d’avoir réveillé ce glacier.

Alberto ouvre enfin les yeux. Pas un réveil normal, un éveil lent, comme si son esprit remontait d’une crevasse après 500 ans.

Il nous observe. Pas surpris. Pas perdu.

Juste… conscient. Comme s’il attendait ce moment depuis des siècles.

On lui sert le café. Il boit en silence. Puis je lance, presque malgré moi :

— Qui es-tu vraiment, Alberto ?

Il inspire profondément.

Quand il parle, sa voix n’est plus celle du jeune homme modeste que j’ai rencontré hier. Elle est lourde. Solennelle.

— Qui je suis ? Un nom oublié, porté par des générations de silence. On m’appelle Alberto da Vinci, mais ce n’est qu’un masque. Un écho.

Je suis un des derniers gardiens du pacte de glace, celui que tu as brisé sans le savoir.

Un frisson me parcourt la nuque. Alice baisse les yeux.

— Depuis des siècles, ma lignée veille sur ce que Léonard confia à la montagne, continue-t-il.

Un savoir trop vaste pour le cœur des hommes.

Le glacier n’est pas qu’un amas de glace : c’est un tombeau de vérité.

Il pose sa main sur la table. Un geste simple… mais j’y sens toute la gravité de son monde.

— Tu ne devais pas venir ici, dit-il en me fixant.

Et pourtant… te voilà.

Je ravale ma salive.

— Je ne voulais nuire à personne. Je voulais juste comprendre le mystère du glacier de Valsorey.

Son sourire est presque triste. Presque tendre.

Mais froid comme le verdict du procès du siècle.

— Le silence de Valsorey…

--Tu parles de feu mais tu ne connais pas la flamme qu’elle cache. En voulant voir… tu as réveillé ce qui dormait depuis cinq siècles. Le souffle du Codex Climatis.

Alice tressaille… Moi aussi.

— Léonard redoutait ce jour, murmure Alberto.

Il avait vu venir la fonte des serments.

Le silence s’installe. Un silence lourd.

Comme si le glacier retenait son souffle juste derrière les murs.

— Dis-moi, voyageur… Quand tu vois la glace fondre, tu vois de l’eau ? Ou l’effacement d’une frontière qui ne devait jamais être franchie ?

Je ne trouve pas de réponse. Juste un malaise.  Ce que j’ai réveillé va me dépasser. Nous dépasser… C’est certain.

— Suis-moi, mais n’ajoute plus un mot, dit-il en se levant.

Là-haut, près du rocher noir, le vent te répondra mieux que moi.

Je fais un pas vers lui.

— Non. C’est de toi que j’attends les réponses.

Que cachent les écrits de Léonard ?

Il se tourne lentement. Et cette fois, il me regarde comme un juge devant un accusé.

— Ce qu’il a caché dans la glace… ce n’est pas une invention. C’est un cri qu’il a voulu geler avant qu’il ne devienne réalité.

Son regard s’assombrit.

— Et maintenant que la glace cède… le monde va l’entendre.

Un coup de vent claque contre la porte.

Alice sursaute.

Et pour la première fois… j’ai peur de découvrir ce que je suis venu chercher.

— Dis-moi, Alberto… d’où vient l’Ordo Fratres Glacialis ?

Il relève lentement la tête.

Ses yeux deviennent plus sombres, comme si une porte intérieure venait de s’ouvrir.

— L’histoire commence durant le terrible hiver de 1492.

Lorsque la neige tomba sans fin sur les cols du Valais, et que les glaciers reprirent leurs droits.

Les voyageurs mouraient sur les chemins.

Les moines du Grand-Saint-Bernard descendaient dans les vallées pour porter secours, tandis qu’à la Part-Dieu, les chartreux priaient dans le silence.

Une nuit, un chanoine du Saint-Bernard. Frère Bruchez de Bourg-Saint-Pierre frappa à la porte de la chartreuse, transi, portant dans ses bras le corps d’un pèlerin gelé.

Ce pèlerin, un moine venu d’Italie, gardait sur lui un fragment de parchemin, écrit de la main de Léonard de Vinci: la mémoire du froid.

Les chartreux comprirent alors que la glace n’était pas seulement la mort… mais aussi un livre divin.

Le seul qui conserve les traces du souffle de Dieu sur la Terre.

Après cette nuit, les prieurs des deux maisons se rencontrèrent.

L’un prêchait la charité du corps. L’autre, la contemplation de l’âme.

De leur alliance naquit une fraternité discrète, fondée sur un serment commun :

Garder la mémoire du froid, et servir les hommes qui s’y perdent.

Ainsi fut fondé, dans le secret des montagnes, l’Ordo Fratres Glacialis, Les Frères du Gel.

Un ordre sans hiérarchie ni couvent fixe, vivant entre deux mondes : la main du secours et la voix du silence.

Chaque frère prêtait trois vœux :

Le Vœu de Gel : préserver la mémoire du froid : dans la glace, les archives ou le cœur des hommes.

Le Vœu de Silence : ne jamais révéler les écrits confiés à l’Ordre, même sous la menace.

Le Vœu de Passage : aider quiconque affronte la montagne : pèlerin, savant ou pécheur.

Leur symbole : une clé de cristal enchâssée dans un cercle de fer, la rencontre du froid et du feu, de la connaissance et de la compassion.

Deux foyers formaient les pôles de l’Ordre :

À la Part-Dieu : les frères étudiaient les écrits anciens, observaient les cycles du gel, tenaient les registres des hivers et des récoltes. On y murmurait qu’ils avaient conservé le Codex Climatis… ou au moins ses copies.

À l’Hospice du Grand-Saint-Bernard :  les frères guidaient les voyageurs, soignaient les blessés, recueillaient les morts. Ils croyaient qu’à chaque souffle glacé s’inscrivait une prière dans le grand Livre du Temps.

Au XIXᵉ siècle, l’Ordre faillit disparaître :

En 1798, lors de l’invasion française, la Part-Dieu fut pillée ; des manuscrits disparurent.

En 1848, lors de la suppression des ordres religieux dans le canton de Fribourg, les chartreux furent expulsés.

Mais avant de partir, certains moines cachèrent des caisses de bois sous les dalles du cloître. Archives, reliques, fragments du savoir gelé.

Quelques années plus tard, un jeune prêtre du Grand-Saint-Bernard, en pèlerinage à la Part-Dieu, en retrouva une.

Son nom n’a jamais été consigné. Mais nous savons qu’il devint le gardien.

Depuis lors, l’Ordre s’efface… mais ses signes demeurent. Une croix de givre gravée dans la pierre,

une fenêtre orientée vers la mer de glace,

un cristal serti dans un vieux reliquaire.

Nous sommes les gardiens du froid. Non pour le retenir, mais pour rappeler aux hommes ce qu’ils ont oublié en se réchauffant trop.

Alberto se tait un instant. Puis il ajoute :

— Tu voulais quelques informations sur la Chartreuse de la Part-Dieu à Bulle… Les voici, mais retiens-les comme un frère le ferait :

Fondée entre 1300 et 1307, par Guillemette de Grandson et son fils Pierre III de Gruyère.

Ordre : Chartreux (Saint Bruno, 1084).

Les premiers moines venaient probablement de la Chartreuse d’Oujon (près de Nyon).

Les chartreux y vécurent dans un isolement presque total. Au XVIIIᵉ siècle, il y a eu la restauration de la bibliothèque et de l’horloge astronomique de Dom Joseph Hermann. Aujourd’hui au Musée gruérien.

Puis la chute : pillages en 1798, dissolution en 1848, expulsion des frères.

Mais Alberto sourit, mystérieux :

Après 1848… l’histoire officielle s’arrête.

Pourtant, une partie du monastère resta habitée.

Discrète. Et aujourd’hui encore, quelques chartreux veillent dans l’ombre…

Il me regarde droit dans les yeux.

— J’en fais partie.

*********************

 La cabane devient trop étroite. Nos souffles la remplissent comme un secret trop lourd.

Alberto se lève. Ses gestes sont lents. Ses os semblent porter tous les hivers du monde.

— Avant d’aller plus loin, dit-il, tu dois comprendre. Tu n’es plus un intrus. Tu t’es lié. Tu fais partie de la chaîne.

Sa main glisse sous sa chemise. Un cliquetis. Une chaîne apparaît. Au bout, une clé transparente.

Du cristal.

Elle renvoie la faible lueur du matin comme un éclat de glace éternelle.

Derrière moi, Alice cesse de respirer. Je sens sa peur.

Ou sa lucidité ?

— Cette clé n’est pas un symbole. C’est une offrande.

Et une sentence.

Son regard me transperce.

— Dans la glace, tu as touché quelque chose de vivant. Un héritage. Scellé par Léonard.

Tu as réveillé le Souffle du Codex Climatis.

Sa voix baisse. Chaque mot se précise.

Chaque mot coupe.

— Maintenant, le glacier te réclame.

Je recule. La table m’arrête. La vérité m’enferme.

— Tu dois rejoindre le Cœur du Gel. Là où la glace bleuit comme une nuit profonde. Là où Léonard a enfermé son dernier aveu.

Il me tend la clé. Elle tremble. Ou c’est ma main ?

— Cette clé ouvrira ce qu’il a scellé. Mais ouvrir ne suffit pas. Comprendre peut te briser.

Mon cœur cogne fort. Trop fort.

— Pourquoi moi ? dis-je. Je ne suis qu’un écrivain.

Un montagnard banal.

Alberto ferme les yeux. Les rouvre. La tristesse y réside.

— Tu n’es pas corrompu. Tu cherches la beauté.

Pas le pouvoir. Le glacier a vu ton cœur.

Avant ton visage. Et la montagne ne donne pas deux fois sa confiance.

La clé s’approche de mes doigts. Je retiens mon geste.

— Si tu refuses, dit-il, la montagne punira.

La Dent de Pro se brisera. Les torrents déchireront les vallées. Valsorey deviendra un tombeau. Pour nous tous.

Un grondement. Dehors. Comme un avertissement.

— Si tu acceptes…

Il hésite.

Les mots lui manquent.

— Tu porteras ce que Léonard n’a pas su porter.

Une connaissance capable de sauver le monde…

ou d’en accélérer la fin.

Silence…

— Prends la clé.

Je comprends que ma vie se tient là. Dans ce seul geste.

Ma main avance. Tremble. Se referme.

Le cristal me mord. Une brûlure glacée remonte jusqu’à mon épaule.

— À partir d’aujourd’hui, dit Alberto, tu n’as plus le droit d’échouer.

Au même instant, quelque chose se réveille sous nos pieds.

Dans la glace. Dans les profondeurs. Un regard.

Invisible.

Posé sur moi.

Et je sais qu’il ne se fermera plus.

— Était-ce un moine de l’Hospice… ou de la Part-Dieu… qui a porté le coffre jusqu’au glacier de Valsorey ?

— De l’Hospice. On le nommait Frère Aurelio.

Il partit avant l’aube, sans bénédiction.

Seul. Chargé du coffre… et d’un parchemin scellé du signe de Léonard.

Trois jours plus tard, on retrouva son bâton, brisé, près du torrent. Son corps, jamais.

Certains disent que le glacier l’a pris pour gardien.

D’autres murmurent qu’il vit encore là-haut, dans la glace, attendant non pas qu’on découvre le secret… mais qu’on le comprenne.

— Nous avons vu Aurelio. Il est mort dans le glacier.

Le coffre encore serré contre lui.

— Alors tout est vrai… Cinq siècles de silence figés dans la glace, et toi, tu les as réveillés.

Si Aurelio tient toujours le coffre, c’est qu’il n’a jamais achevé sa mission. Le glacier l’a retenu pour sceller le serment.

Dis-moi, voyageur… Quand tu l’as vu, qu’as-tu ressenti ? La peur ? Ou bien cette paix étrange que l’on éprouve quand un mystère cesse d’être un mensonge ?

— Sur le moment, rien ! Rien d’autre que l’urgence de sortir de l’œil avec Tania. Les séracs tombaient autour de nous.

Tout s’effondrait.

— Alors le glacier t’a épargné. Il n’aime pas être réveillé. Mais parfois, il choisit ceux qu’il laisse repartir.

Ces blocs qui tombent, ce souffle glacé… c’est sa voix. Il te prévenait.

Tu as vu la mort d’Aurelio. Et tu as survécu.

Cela fait de toi un témoin, pas un voleur.

Maintenant commence le vrai danger : comprendre ce que tu as ramené avec toi.

— Nous ne savons pas encore s’il faut remettre ce coffre aux autorités… ou tenter de le comprendre nous-mêmes.

— Les autorités ? Elles y verraient un trésor.

Ou une preuve. Ou un scandale.

Elles le pèseraient, le classeraient, puis l’enfermeraient dans une salle sans lumière.

Si tu choisis de le comprendre seul, tu empruntes un autre chemin : celui du doute, de la lenteur, de la responsabilité.

Ce coffre n’appartient ni aux hommes ni aux lois.

Il appartient au temps.

Ouvre-le seulement quand le silence en toi sera plus fort que ta curiosité.

— Nous l’avons déjà ouvert. Mais pas encore déchiffré. Les parchemins sèchent.

— Alors le sceau est rompu… et le souffle du passé circule de nouveau.

Les lettres de Léonard ne supportent ni la hâte ni la lumière brutale.

Laisse-les respirer, comme on réveille un cœur endormi.

Quand l’encre parlera, elle ne dira pas seulement ce qu’il a vu… mais ce qu’il craignait que nous devenions.

Ne cherche pas le sens dans les mots.

Cherche-le dans les silences entre eux.

— Accepterais-tu de nous aider ?

— Si tu m’appelles, je viendrai.

Ce secret ne m’appartient plus.

Il t’a choisi, toi… et celle qui marchait à tes côtés.

Je peux guider vos pas, pas vos intentions.

Les mots de Léonard sont des miroirs :

ils montrent seulement ce que l’on est prêt à voir.

Montre-moi les signes, les tracés, les symboles.

Je t’aiderai à en lire la respiration.

— Merci.  Dis-moi… penses-tu que Caterina a joué un rôle dans tout cela ?

— Oui. Sans elle, rien n’aurait commencé.

Caterina n’était pas seulement la mère de Léonard.

Elle fut sa première énigme.

Femme du peuple. Silencieuse. Porteuse d’un savoir transmis avant les livres.

Certains textes la nomment custode del soffio. La gardienne du souffle.

Elle lui aurait appris à écouter ce que le monde ne dit pas : le murmure des pierres, le langage des eaux,

la mémoire des glaces.

Ce que tu as trouvé dans le glacier n’est peut-être pas seulement l’héritage de Léonard… mais celui de Caterina, transmis à travers lui. Et maintenant… jusqu’à toi.

— Caterina venait-elle vraiment de l’Est ?

Cela aurait-il influencé la clairvoyance de Léonard ?

— Oui… probablement. Des terres pauvres au-delà de l’Adriatique. Crimée, Valachie, nul ne le sait vraiment.

Ce mélange de sang et d’exil a marqué Léonard.

Il portait le feu du Sud… et le mystère de l’Est.

De sa mère, il hérita la patience du silence.

Des origines étrangères, la liberté de penser hors des cadres.

Son génie venait aussi de là : d’un cœur partagé entre deux mondes, et d’un regard qui ne devait rien à personne.

— Que va devenir la société secrète dont tu fais   partie ?

— L’Ordre des Frères du Gel n’a jamais été une maison de pierre.

Il vit dans ceux qui se souviennent. Dans ceux qui doutent encore avant de savoir.

Peut-être que son temps s’achève. Les glaces fondent.

Les serments aussi.

Ou peut-être qu’il change de forme. Qu’il passe en vous.

S’il reste le respect du secret, si la montagne est écoutée avant d’être racontée, alors l’Ordre ne mourra pas.

Il deviendra invisible, comme le vent sous la neige.

— Les moines de l’Hospice sont-ils au courant ?

— Certains…   Peu.

Les jeunes ne connaissent que la légende.

Les anciens, eux, gardent le silence.

Ils ont lu des lettres qu’on ne montre plus.

Des registres sans nom.

Si tu retournes là-bas, observe leurs yeux.

Pas leurs paroles.

— Et toi… y travailles-tu encore ?

— Non. Je n’y “travaille” plus.

J’ai quitté les murs de pierre quand j’ai compris que garder un secret n’était pas le comprendre.

Je vis plus bas, entre deux vallons. Là où la neige parle encore. Et où les hommes oublient d’écouter.

Pourtant, chaque hiver, quand le vent du col descend, l’Hospice m’appelle. Pas pour revenir…

mais pour vérifier que je n’ai pas tout dit.

— Les frères pourraient-ils chercher à se venger ?

— Pas une vengeance. Un zèle sacré.

Ils refermeraient la brèche. Récupéreraient le coffre.

Effaceraient vos traces.

Certains croiraient sauver le divin… alors qu’ils ne feraient que protéger leur peur.

Méfie-toi non de leur colère, mais de leur foi aveugle.

— Merci, Alphonso. Peut-on échanger nos numéros pour travailler ensemble ?

— Non, voyageur.

Le monde où j’existe n’a ni réseaux ni antennes.

Quand tu voudras me parler, viens là où le vent du Valsorey se mêle à ta pensée.

Écoute.

Je répondrai.

Certains liens n’ont pas besoin de chiffres.

— Merci, mon ami. Je saurai te trouver.

Prends soin de toi.

— Va en paix.

Le glacier te connaît maintenant. Il te reconnaîtra.

Et si un jour la brume se lève sur Valsorey,

et que tu entends un pas derrière le vent…

ne te retourne pas.

Ce sera simplement moi, marchant à tes côtés.

Garde le coffre au sec. Et ton cœur en éveil. 

 

Chapitre 12

 

Je rentre chez moi après une deuxième nuit au chalet d’Amont avec Alice. Nous avons beaucoup parlé, étudié. Heureusement, elle a du réseau ces jours-ci ; cela dépend du temps et des nuages.

Le torrent en contrebas commence à perdre son débit de fonte. L’automne s’accroche encore, mais l’hiver prend tranquillement sa place. En dessous de Cordonne, les mélèzes ont pris les couleurs de fin de saison. Comme chaque fois, ils réussissent à me tirer quelques larmes, dans la douleur, dans les souvenirs du vallon. Au temps d’un amour encore trop frais pour être oublié.

La vie, parfois, s’applique à te faire souffrir pour rien, juste à te rendre mélancolique d’un passé à 3 000 mètres, au pied de la Botseresses.

Aujourd’hui, je suis persuadé qu’il y a des amours plus forts que d’autres… beaucoup plus forts même. Même si, tout au fond de mon cœur, je sens grandir cette flamme au chalet d’Amont.

Ne dit-on pas qu’en amour, l’âme n’a de mémoire que celle qui l’arrange ?

Finalement, à quoi bon être malheureux. J’ai parfois le sentiment que l’être humain cherche à tout prix à ne pas être heureux. Peut-être cherche-t-il le bonheur juste parce qu’il n’en veut pas ?

On pourrait presque dire que plus l’être humain cherche le bonheur comme un objectif, plus il se rend malheureux, parce qu’il transforme ce qui devrait être une expérience, comme un état de présence, d’acceptation ou de gratitude, en une quête… donc en un manque.

Chercher le bonheur suppose qu’on ne l’a pas, donc qu’on vit dans un état de manque.

C’est comme si l’humain se construisait des labyrinthes pour chercher une clé qu’il tient déjà en main.

 

 

 

Chapitre 13

 

 

Je suis de retour aux Monts de Corsier, seul, hésitant, des doutes me torturent encore. Après une journée vautrée sur mon canapé, c’est en début de soirée que j’émerge… tranquillement. Une infusion de verveine à l’orange pour me sortir complètement de ma torpeur et j’attaque… enfin !

Je retourne auprès des parchemins de Léonardo da Vinci.

Je les effleure, les observe presque avec amour. J’en prends soin comme de mon âme.

— Il ne faut pas brusquer l’âme, car elle connaît le chemin mieux que la raison.

Moi qui fais tout d’ordinaire à la va-vite, je prends ici le temps de la minutie, comme si chaque détail comptait vraiment. J’essaie de les classer au mieux, mais la pile énorme de documents me donne du fil à retordre. C’est une pile de portfolios.

Je ne les prends pas dans l’ordre. Juste les pièces complètement sèches, juste celles qui sont prêtes à se donner en lecture. Comme si elles avaient, elles aussi, une âme.

En les tenant dans mes mains, je sens la chaleur « du secret ». Je les sens ramollir sous mes caresses, comme une femme qui se laisse aimer.

En plongeant dans ces feuilles, il me semble me voir dans un miroir. Je me tiens face à moi-même, non pas seulement face à un visage, mais à une histoire entière.

Chaque ride est un pas gravé dans le temps, chaque regard porte les échos des choix, des regrets, des joies, des silences. Et de l’amour aussi.

Le miroir ne me juge pas, il me demande seulement :

— Qu’as-tu fait de ton chemin ?

— Et que veux-tu en faire encore ?

Alors je comprends :

Je ne regarde pas mon passé, je contemple l’avenir qui m’attend, posé là, devant mes propres yeux.

Et voici la première traduction du folio 37R de Léonardo da Vinci.

Extrait n° 1 du Codex Absconditus.

La peur.

Texte original retrouvé dans le coffre.

« .erarcurb id emet ehc ,onom l ,odnom li éd — ammaif am ,ottiled éd non àtirev al :otsseuq onnaipas ,ipôt i ai ecorf la larevivorpiss iligof itsetseS »

L’écriture est en italien et en miroir, comme c’était la coutume chez les scientifiques des XIVᵉ et XVᵉ siècles.

Traduction française :

(folio LXXXIV – « De la peur et de la vérité »)

Il est des vérités que l’on ne doit pas montrer à la lumière, car elles éblouissent ceux qui vivent dans l’ombre.

L’homme craint plus ce qu’il ne comprend pas que ce qui le menace réellement. Ainsi, il dresse des bûchers pour les idées avant même d’y jeter les corps.

J’ai vu des hommes de foi brûler des livres sans les lire, et des princes condamner des pensées qu’ils ne pouvaient concevoir. Ils disent défendre Dieu, mais c’est leur ignorance qu’ils protègent.

J’ai compris qu’il fallait peindre le vrai sous les voiles du symbole, cacher la science dans la beauté, la mécanique dans la grâce d’un ange. Car celui qui parle trop clairement finit souvent dans la cendre.

Je n’écris donc plus pour mon temps. Je grave mes songes pour ceux qui viendront, ceux dont l’esprit sera libre du dogme et du glaive.

Si ces feuillets survivent au feu et aux rats, qu’ils sachent ceci : la vérité n’est pas un crime, mais une flamme, et c’est le monde, non l’homme, qui a peur de brûler.

LV

Difficile de comprendre ce qu’il avait dans la tête, ce brave Léonardo, avec ce folio ? Mais je pense sincèrement qu’il avait compris que ses découvertes et ses doutes le menaçaient directement. Forcément, avec ses idées avant-gardistes, il remuait le cercle fermé des intellectuels et des rois de l’époque. C’est peut-être pour cela qu’il a décidé de les enfermer dans un glacier ?

Qu’en penses-tu ? Toi qui es témoin de mes doutes et de mes recherches ?

Devrais-je amener ce coffre aux autorités ?

Partager mes découvertes avec d’autres personnes ?

 

Toi qui découvres ce roman… tu en penses quoi ?


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Dans le prochain épisode.

Étrange phrase, étrange histoire ! Le vallon de Valsorey et Léonard ouvrent leurs histoires au compte-gouttes.


dis moi ce que tu penses ?

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