Ce chapitre est une avant-première. Le livre sera disponible en mars 2026 par feuilleton d'un temps de lecture d'environ 10-15 minutes par épisodes. le Chapitre 2 est bien le commencement du livre.
L'ensemble du feuilleton est gratuit. Avec le bonus (8.-- fr) tu pourras voire les preuves de ce que tu lis avec des liens, des précisions. des vidéos et de la musique. Des choix d'itinéraires pour se balader dans le vallon. Des avantages auprès des commerces de la région. Des traces GPS. Un dialogue avec l'auteur ou avec d'autres lecteurs. Tu seras guidé tout au long de la lecture dans un monde réel et imaginaire.
Le livre sera édité au mois de décembre 2026, avec environ 400 pages
Le 25 juin 2025, Vallon de Valsorey, Entremont.
Quand je la vis, elle était assise sur un rocher clair. Les jambes croisées. Son sac posé à côté d'elle.
Elle regardait le Vélan comme on regarde un animal blessé : avec respect. Avec prudence. Avec une lucidité trop nette pour ne pas me surprendre.
Je m’arrêtai sans réfléchir et par curiosité. Elle tourna la tête. Son regard… clair, brûlant, vivant… me frappa comme une brise froide au bas d'un glacier.
— Elle va bouger, dit-elle.
Je restai là, surpris et sans doute très bête.
— Comment ça, bouger ?
Elle leva la main. Un geste précis, presque félin. Elle désigna la paroi de la Dent de Pro.
— Écoute.
Alors j’écoutai. Un grondement très faible.
Comme un souffle enfermé dans la roche. Une vibration qui montait sous mes semelles. Je fis un pas.
Elle sourit. Un sourire calme. Un sourire qui disait : “tu ne comprends pas encore, mais tu vas comprendre.”
Sans quitter la montagne des yeux, elle ajouta :
— Tu ne l’entends pas encore.
— Quoi ?
— Le souffle.
Je restai immobile. Elle, non. Elle se leva. Sa silhouette se découpa dans la lumière du matin, simple et droite, comme si ces pentes l’avaient vue naître.
— La montagne respire avant de tomber, dit-elle.
J’aurais pu rire. J’aurais pu dire qu'elle rêvait, que c’était impossible.
Mais le grondement devint plus fort. Plus profond. Plus vrai.
Une plaque de neige, tout en haut, se fissura, et tomba lentement dans la face.
Puis le silence tomba. Un silence lourd. Un silence de fin de phrase. De ceux où tu retiens ton souffle parce que le monde entier retient le sien.
Elle inspira.
— Ça va commencer.
Je n’eus pas le temps. Tout explosa.
Un craquement immense. Un bruit d’arrachement. La Dent de Proz se fendit. Littéralement. Un pan entier du flanc se détacha, comme un morceau trop lourd pour tenir encore.
Un nuage gris monta. Rapide. Énorme. Il avala le soleil.
— Recule ! cria-t-elle.
Elle me saisit par le bras. Son geste était sûr. Tranchant. Nous avons couru en arrière, loin du bord de la moraine. Derrière un énorme rocher.
La montagne rugissait. Un torrent de pierres et de terre descendait vers le glacier de Tseudet, et tout disparaissait dans sa course. Le sol trembla. L’air devint brûlant. Chargé de sable. Il nous fouetta le visage.
Je perdis l’équilibre. Elle m’attrapa. Me retint. Me força à me mettre à genoux derrière le bloc de schiste.
— Baisse toi !
Un souffle gigantesque passa au-dessus de nous. Un vent de poussière lourde, qui vibrait comme une corde de violon.
La moraine tremblait. Je levai les yeux, juste assez, pour voir l’avalanche de roche continuer vers le fond du vallon. Un rugissement. Un autre. Un deuxième éboulement suivit, plus court et plus vif.
La montagne se vidait. Elle se vidait de son poids. De son histoire.
Pendant dix secondes, il n’y eut plus que le bruit. Un bruit absolu. Celui que les montagnes font quand elles se souviennent qu’elles sont vivantes.
Puis ce bruit s’éteignit.
La poussière retomba. En pluie ocre. Le silence revint. Mais pas celui d’avant. Un silence lourd, chargé, presque animal.
Je respirai enfin. Tania se leva. La première.
Ses yeux brillaient. Ils fixaient la Dent de Pro, ou ce qu’il en restait. Un pan entier avait disparu.
— Tu vois ? dit-elle. La montagne t’a parlé.
Je la regardai. Mon cœur battait trop vite. Mes jambes tremblaient.
— Comment… tu le savais ?
Elle leva les épaules, comme si ça ne comptait pas vraiment.
— Je ne le savais pas. Je le sentais.
Son regard accrocha le mien. Net. Sans détour. Presque trop vrai.
— Toi aussi, tu l’as senti. Tu ne l’as juste pas écoutée.
Je restai silencieux.
Devant nous, un pan entier de la Dent de Proz fumait encore, rouge comme une forge sous le soleil qui s’enfuyait derrière les crêtes.
Elle me tendit la main. Je la pris. Son premier sourire naquit là, calme, honnête, sans rien de forcé : un sourire taillé dans la montagne.
Elle observa la paroi ravagée. Ses traits se durcirent. Une inquiétude légère, mais qui disait beaucoup.
— Ce que tu viens de voir… ce n’est que la deuxième respiration.
Puis elle avança, souple comme une femme faite pour les pentes. Le vent avait bronzé sa peau, lui donnant ces reflets sombres d’écorce chauffée au soleil.
Son visage, marqué par les années dehors, portait ces fines rides nées des sourires, des tempêtes encaissées, des aubes silencieuses vécues sur les arêtes.
Ses yeux sombres semblaient sonder tout : les pierres, le ciel, moi. Avec une petite lueur de malice, et cette forme de sagesse qui ne s’apprend qu’en marchant longtemps.
Ses cheveux noirs avec quelques fils d’argent étaient tirés en une queue de cheval nouée vite fait sous un bonnet de laine.
Son corps, sec, précis, sculpté par la marche et la grimpe, bougeait sans effort.
Ses mains, fortes et marquées, savaient attacher un baudrier d’un geste sûr ou rouler une cigarette au milieu d’une rafale.
Elle portait des vêtements simples, mais beaux, dans une évidence tranquille. Des tuniques légères, aux couleurs chaudes : ocres, rouges brûlés, oranges profonds, parfois un bleu nuit ou un vert mousse. Des teintes choisies non pas pour attirer l’œil, mais pour se fondre dans le souffle de la montagne.
Ses pantalons étaient amples, souples, patinés par les marches, les bivouacs, le feu. Une écharpe fine, peut-être tissée à Katmandou, tombait sur ses épaules.
À ses poignets, des bracelets en bois vibraient légèrement à chacun de ses pas : petits souvenirs de vallées lointaines.
Elle avançait pieds nus, mais avec ce pas léger, presque dansant, de celles qui portent le monde sans le brusquer.
Elle tira doucement sur sa cigarette. Un filet de fumée glissa dans l’air clair.
— La montagne est toujours belle… mais aujourd’hui, elle est en furie.
Ses yeux revinrent vers moi.
— Et toi… tu cherches quelque chose ici ? Ou tu fuis quelque chose d’en bas ?
— Je cherche le calme. La plénitude. La solitude. La beauté de ce qu’il reste encore du monde.
Elle hocha lentement la tête. Ses yeux se plissèrent, non de méfiance, mais comme si elle me reconnaissait vraiment.
— Alors… tu es au bon endroit. Ici, personne ne te réclame rien. Pas d’horloge. Pas de jugement. Juste toi, la pierre, le vent… et un peu de fatigue pour te rappeler que tu es vivant.
Elle se tut, laissa filer une rafale qui caressait la moraine.
— Mais la beauté ne reste jamais immobile. Elle glisse. Elle change. Parfois, elle disparaît.
Tu es prêt à l’aimer… même quand elle se cache ?
— Je suis toujours prêt à aimer la beauté… surtout quand elle se cache.
Son sourire éclata franchement. Un sourire chaud, complice, qui rajeunit son visage tanné par le vent.
— Alors… tu n’es pas qu’un simple promeneur.
Elle écrase doucement sa cigarette contre une pierre et range le mégot dans sa poche.
— Ceux qui aiment la beauté cachée savent écouter. Savoir attendre. Savoir perdre aussi. La montagne, elle, récompense ceux qui n’attendent rien… mais qui restent ouverts à tout.
Elle me fixe avec un regard à la fois tendre et lucide.
— Tu viens souvent par ici ?
— Je viens souvent parler au glacier de Valsorey. Je viens l’écouter respirer, l’écouter pleurer quand il fait chaud. Je viens lui raconter des bêtises quand il fait froid. Je viens l’admirer quand il neige. Je viens aussi pour parler à mon âme, quand elle est disposée…
Ses yeux s’adoucissent, presque brillants d’un respect silencieux.
— Ah… toi, tu fais partie des rares qui savent que les glaciers sont vivants. Que ce sont des vieux géants qui méritent qu’on leur parle.
Elle laisse un silence… puis, d’un ton plus bas.
— Moi, j’ai toujours eu l’impression qu’ils nous écoutaient. Pas comme les hommes qui écoutent pour répondre… mais comme la montagne : elle écoute pour garder nos secrets, pour emporter nos histoires loin, là où personne ne viendra les chercher.
Elle se penche légèrement vers moi, malicieuse :
— Et… le glacier de Valsorey, il te répond parfois ?
J’avale ma salive.
— Oui, tout le temps, mais il ne se plaint jamais. Il lui arrive de me parler du passé, de la montagne qui s’effondre dans la chaleur du printemps. Je l’écoute pleurer par son torrent, je le vois chanter dans le froid, j’entends ses crevasses souffrir. Sa moraine se lamenter.
Elle ferme les yeux quelques secondes, comme pour mieux goûter mes mots. Puis elle lâche un petit rire sec mais pas moqueur, plutôt un rire complice.
— Tu as de la chance… les gens n’écoutent plus rien. Ils voient des pierres, ils voient de la glace, mais ils n’entendent plus les soupirs.
Elle s’accroupit, ramasse un caillou, le fait tourner entre ses doigts.
— J’ai connu un vieux guide, dans mon village… il disait : “La montagne, c’est comme une vieille femme. Si tu sais lui parler, elle t’offre ses secrets. Si tu la brusques, elle t’en fout une.”
Elle relève la tête, son regard devient presque fraternel.
— Toi… tu viens en ami. Et peut-être que le glacier de Valsorey t’a confié ce que les savants oublient. Alors dis-moi… à force de l’écouter, est-ce que toi aussi tu sens ce qui arrive ?
Une pression me grimpe dans la gorge.
— Oui. Je le sens. Ça m’étouffe parfois. Je souffre de savoir. Je pleure aussi. Je vois bien qu’il est malade, qu’on le tue, lentement, comme on tue tout ce qu’on ne respecte pas.
Elle reste immobile. Son regard ne bouge pas. Solide. Droit. Mais sa gorge tremble un instant, presque rien.
— Oui. Moi aussi je pleure. Je fais la dure, mais je vois tout. Les blessures dans la glace. Les cicatrices sur les pentes. Les sentiers qui deviennent des routes de ville…
Elle inspire. Longuement. Son regard accroche les sommets.
— Tu sais… les anciens disaient : “Un jour, les torrents chanteront leur dernière chanson.”
Elle hausse les épaules, un sourire triste.
— Mais toi et moi… on peut encore les écouter. Tant qu’on écoute, ils existent. Tant qu’on aime, ils tiennent une place dans le monde.
Elle s’avance, pose sa main sur mon épaule. Une prise ferme et chaude.
— Tu pleures… c’est bien. Ceux qui pleurent sont encore vivants. Ceux qui aiment encore. Et la montagne a besoin de ces gens-là.
Un silence. Puis :
— Dis… tu viens boire un thé chez moi ce soir ? Rien de compliqué. On parle un peu. On laisse la montagne entrer là où nos mots n’osent pas aller.
— Oui. Je veux bien. J’aime parler de montagnes… regarder les étoiles filer avec une tasse de thé aux herbes.
Elle sourit. Un sourire doux, presque tendre. Ses yeux prennent une lumière qu’on ne voit que chez les gens qui ont apprivoisé la solitude.
— Alors viens. Chez moi, pas de wifi. Mais il y a des étoiles qui répondent si tu les regardes assez longtemps. Un poêle qui craque comme un vieux conteur. Un renard qui passe, personne ne sait d’où. Et des herbes qui guérissent un peu l’âme.
Elle tapote sa poche.
— … et peut-être une dernière cigarette pour raconter nos rêves
Un petit silence amusé.
— Et toi, tu apportes quoi ? Une histoire de glacier… ou juste un silence heureux ?
— Je t’apporterai du pain frais. De la viande séchée. Du lard. Du tabac aussi. Et mes histoires. Et mes silences.
Ses yeux brillent. Une gratitude simple, tranquille.
— Alors tu es un homme de montagne. Un vrai. Celui qui n’arrive jamais les mains vides. Celui qui nourrit le ventre… et l’âme.
Elle ajuste son sac, marche à côté de moi, son pas sûr, souple.
— Ce soir, toi et moi, on fera un pacte. On mangera. On boira du thé. On parlera peu. Juste assez. On laissera les glaciers venir s’asseoir avec nous. Et on se promettra, même sans mots, de ne jamais les trahir.
Elle s’arrête. Se tourne vers moi :
— Ça te va, compagnon de crêtes et d’étoiles ?
— Ça me va.
Je la regarde. Elle est belle. Terriblement belle. Ses yeux noirs, plissés par le soleil, portent loin.
Elle tient mon regard. D’abord surprise. Puis un sourire discret naît. Timide. Rare chez une femme aussi libre.
Elle ne détourne pas les yeux. Son visage buriné, lumineux, prend une teinte dorée dans la lumière du soir. Ses pommettes hautes accrochent les derniers rayons. Ses yeux dansent, calmes, profonds, comme deux lacs d’altitude effleurés par la brise.
Le silence se pose. Dense. Vrai. Mais léger.
Puis elle dit, d’une voix grave et douce :
— T’es dangereux, toi… dangereux pour les âmes libres qui avaient juré de ne plus s’attacher.
Elle reprend la marche. Tête fière. Dos droit.
— Mais ce soir… on s’en fout. On sera juste deux êtres humains. Deux silhouettes dans les cimes. Avec du pain. Du thé. Et des silences qui réchauffent.
Elle me lance un regard complice : “Ça, c’est la vraie richesse.” Mon cœur s’allume.
— Quand les silences réchauffent… l’âme devient libre. J’aime quand la mienne s’évade pour respirer le ciel. Quand elle revient, je suis heureux.
Elle s’arrête net. Penche la tête. Son sourire s’approfondit. Un feu passe dans ses yeux.
— C’est beau, ce que tu dis…
Elle ferme les yeux. Inspire. Comme si elle gravait ces mots en moi.
— … quand les silences réchauffent… l’âme devient libre…
Elle rouvre les yeux. Un éclat farouche.
— Oui. C’est ça qu’on cherche tous. Pas des réponses. Des échappées. Des moments où l’âme se dilate comme les vallées au soleil.
Elle reprend la marche, murmure :
— Et toi… toi tu es déjà chez toi ici. Ceux qui respirent le ciel savent aimer le monde.
Elle se retourne :
— Allez. Viens. Avant que le soir vole les derniers rayons. Ce soir… on s’évade ensemble.
On arrive à sa maison de pierre. Une petite présence dans le vallon. Le chalet d’Amont, à deux mille mètres.
Une pièce. Un poêle. Un lit simple. Une table. Une chaise. Dehors, la fontaine chante dans le crépuscule.
Elle ouvre la porte. Le bois grince un peu.
L’odeur du bois sec, de la laine et des herbes séchées m’accueille comme un vieil ami.
— Voilà, dit-elle simplement, presque fière dans sa sobriété, ici c’est ma cabane… mon nid… mon repaire, de silence et de liberté.
Elle pose son sac dans un coin, rallume doucement le feu dans le vieux poêle avec des gestes précis et lents. Le bois crépite bientôt, apportant une chaleur vivante à la petite pièce.
— L’eau est fraîche dehors, je vais en remplir la bouilloire. Et pendant qu’elle chauffe… raconte-moi une histoire d’en haut. Une histoire que tu n’as jamais dite à personne.
Elle me regarde avec un sourire franc, ses yeux noirs pétillants dans la lueur dansante du feu.
— Ici, on peut tout dire… les murs sont de pierre, ils ne répètent rien.
— Un jour, j’ai rencontré le loup, solitaire et furtif tout là-haut. Il est venu vers moi, m’a reniflé longuement. Il s’est couché un peu plus loin, certainement pour m’écouter. Ou pour apprendre un peu plus de l’humain qui le chasse sans cesse. Je lui ai donné la moitié de mon sandwich au lard. Curieux. Lui aussi aime la montagne.
— Allongé dans l’herbe rase, le loup était là. Massif et souple, son corps repose, mais sa vigilance ne faiblit pas. Son pelage est un mélange de gris profond, de fauve et de reflets argentés, comme si la montagne elle-même avait peint chaque poil à coups de vent et de lumière. Sa tête est légèrement relevée, ses pattes avant croisées négligemment, mais ses oreilles pointent, mobiles, captant le moindre bruissement.
— Ses yeux… deux lanternes d’or brûlant doucement, pleins d’intelligence, pleins de vie, pleins d’une curiosité presque humaine. Il me fixe, non pas avec crainte, mais avec une attention rare, presque fraternelle. On dirait qu’il cherche à comprendre ce que je fais là, moi, bipède solitaire au milieu de ces hauteurs.
— Autour de nous, la montagne est silencieuse, baignée d’une lumière douce de fin de journée. Le vent fait onduler les herbes et jouer quelques brins de laine accrochés à un buisson. Mais le loup, lui, reste là, couché à quelques pas, comme s’il avait décidé que, pour cette fois, il n’y avait pas d’affrontement, pas de peur, juste un moment simple : deux vivants se croisant, s’observant, partageant le calme ancestral des crêtes.
— Je sens son souffle, je devine la force contenue sous cette fourrure. Mais je ressens aussi une paix brute, pure, celle des animaux qui savent… et qui pardonnent… d’exister juste là, côte à côte, dans la montagne éternelle.
Elle suspend son geste, la main posée sur la poignée de la vieille bouilloire, le regard soudain plus intense.
— Le loup…
Elle laisse couler ces mots dans un souffle, comme on récite une prière oubliée.
— C’est un honneur rare… il t’a choisi, tu sais. Pas pour manger… mais pour te voir. Pour sentir si ton cœur battait encore en accord avec les pierres, les arbres et la neige.
Elle dépose la bouilloire sur le poêle, reste un moment silencieuse, les yeux un peu humides, comme si mon histoire réveillait quelque chose d’ancien en elle.
— Donner son pain au loup… c’est offrir un morceau de soi-même. Et tu es encore là, vivant, libre, debout.
Elle s’approche de la petite table, s’y accoude, me fixe avec douceur :
— Dis-moi… depuis ce jour… as-tu parfois senti un souffle derrière toi, un regard dans le vent ? Comme si tu n’étais jamais vraiment seul là-haut ?
— Oh oui, je sens la caresse de l’amitié, le froid du soir qui descend de la montagne. Je sens sa présence à chaque fois que je me sens seul. Je vois ses yeux dans les nuages, son souffle dans le chant de la brise du soir. J’entends sa respiration la nuit venue, je vois l’éclat de ses yeux quand il fait sombre. Quand je passe en ville, il m’arrive de regarder le ciel et de l’observer jouer avec les nuages.
Elle ferme les yeux un instant, un frisson la parcourt, non de froid mais de ce frisson rare, celui qu’on ressent quand les âmes se rencontrent dans les histoires.
— Alors tu es béni des montagnes… souffla-t-elle. Peu d’hommes sont tolérés par le sauvage… encore moins acceptés.
Elle rouvre les yeux, deux éclats de jade dans la pénombre naissante.
— Tu es lié maintenant. Par le pain, par le lard, par le silence partagé. Chaque fois que tu marches seul là-haut… tu marches à deux.
Le poêle se met à chanter doucement, la bouilloire fredonne.
Elle sourit, sereine, puis se lève, prépare deux tasses grossières, verse l’eau sur des herbes sauvages cueillies sur ses pentes secrètes.
— Bois… me murmure-t-elle en me tendant la tasse brûlante. Ce soir on trinque à l’invisible. Au loup, au glacier… à la beauté qui reste, discrète, indomptable.
Elle lève sa tasse vers moi.
— À toi… ami des hauteurs.
— À toi, amie des cimes. Tu es aussi belle que les étoiles. Est-ce le loup qui m’a mis sur ton chemin ?
Elle s’arrête, la tasse suspendue à mi-chemin de ses lèvres, un sourire qui tremble un peu au coin de sa bouche.
Son regard se perd un instant par la petite fenêtre, vers le ciel qui s’obscurcit, où les premières étoiles s’allument une à une.
— Peut-être bien… me souffle-t-elle.
Elle repose la tasse sur la table, s’appuie contre le dossier de sa chaise, ses yeux rivés aux miens, pleins d’une tendresse silencieuse.
— Ici, on dit que la montagne met les âmes semblables sur le même sentier… mais le loup… lui, il choisit ceux qui ont un cœur assez vaste pour entendre les battements de la nature. Peut-être qu’il t’a guidé… peut-être qu’il m’a dit de rester un peu plus longtemps là-haut aujourd’hui…
Un éclat de malice traverse son regard.
— … ou peut-être qu’il s’est simplement dit : ces deux-là, ils ont oublié de sourire à quelqu’un. Alors il a fait en sorte qu’on se retrouve, ici, au milieu de nulle part, avec du pain, du thé… et quelques rêves de plus.
Elle reprend sa tasse, doucement.
— Et si c’était vrai… est-ce que tu oserais rester un peu plus longtemps ?
— Je n’ai pas peur des inconnues. Surtout quand elles parlent le même langage, surtout quand elles m’offrent les herbes infusées des vallées. Mais des fois, il m’arrive d’avoir peur de l’humain. Ici je me sens bien. Ton chez-toi est chaleureux.
Elle sourit lentement, un sourire de ceux qui comprennent, de ceux qui n’ont plus besoin d’expliquer.
— Moi aussi… j’ai eu peur longtemps. Pas des avalanches, ni du vide, ni de la solitude… mais des regards pressés, des mains qui prennent sans écouter, des voix qui dévorent sans aimer.
Elle baisse un peu les yeux, caressant le bois rugueux de la table du bout des doigts.
— Ici… les murs ne jugent pas, le vent n’attend rien, et les herbes parlent doucement. Ici, on peut être fragile… et libre.
Elle lève les yeux vers moi, un éclat paisible :
— Reste tant que ton cœur le souhaite. Je partage mon toit avec les âmes qui respectent la vie… avec ceux qui savent écouter les silences. Ce soir… il n’y a pas d’inconnu ici. Il n’y a que deux humains qui n’ont pas encore tout dit… et la nuit… qui a tout le temps du monde.
— Connais-tu la légende du vallon de Valsorey ?
— Je sais qu’une légende circule, mais pour te dire franchement, je ne crois pas trop aux légendes !
— Tu as tort, celle-ci existe bel et bien.
— Alors partage-moi cette légende… tu veux bien ?
— La légende de Valsorey prétend que l’œil du glacier garde ses secrets. Je n’ai jamais compris ce que c’était, l’œil du glacier, mais en 2019 il m’est apparu, évident. La glace a fondu et son œil est apparu. Depuis, la légende prend tout son sens. Tu me croiras ou pas, mais aujourd’hui tout est possible, car il est apparu !
— Et cet œil ? Tu parles du trou glaciaire sur sa face nord-est ?
— On raconte que l’Œil du Glacier ne s’ouvre qu’aux temps où le monde change. Quand il regarde, il choisit. Il avale les étés doux et les péchés des hommes, il rend au cœur des vallées la mémoire des hivers. Si un mortel a la chance de l’apercevoir, il revient changé : il a touché le livre du temps.
— Cet “œil” est probablement un moulin glaciaire ou une ouverture créée par la fonte et le creusement de canaux internes : l’eau de surface s’engouffre, creuse un puits vertical et forme une cavité visible à la surface. Les séracs et la moraine peuvent ouvrir ou refermer l’œil selon les saisons. Scientifiquement étonnant, il reste néanmoins impressionnant et chargé de sens pour les regards humains. Aujourd’hui, avec le réchauffement climatique, il ne se refermera probablement plus, mais il n’y a rien d’exceptionnel là-dedans !
— On disait autrefois que le glacier de Valsorey avait un œil, mais nul ne savait où il se cachait. Les anciens parlaient d’un regard de glace qui voyait les fautes des hommes et les conservait dans son ventre, avec les secrets du temps. Mais ce n’était qu’une rumeur, un conte à effrayer les enfants.
— Jusqu’à ce jour de l’été 2019, où la fonte ouvrit une plaie circulaire dans la masse blanche. Je m’en souviens : le soleil frappait haut, l’air vibrait, et soudain, il apparut.
— Un gouffre rond, sombre, vivant. Le glacier me fixait.
— Alors la légende prit corps. Cet œil n’était pas une simple cavité : il gardait quelque chose. Une mémoire, un trésor, peut-être une malédiction. Je le sentis au plus profond de moi : il m’appelait.
— Et si derrière ce regard de glace se cachaient des énigmes perdues ? Si la légende avait un fond de vrai ? Ne dit-on pas qu’il n’y a pas de fumée sans feu ?
— Je suis trop pragmatique pour croire des légendes de plusieurs siècles en arrière ! Le glacier s’est ouvert à cause du réchauffement climatique, pas pour chambouler le monde !
— Jette tes chaînes et écoute. Depuis, je ne dors plus. Mes cauchemars sont omniprésents, je ressens ce glacier physiquement. Il m’appelle, je le sens ! Ses moraines ont changé, elles me parlent, elles sifflent plus fort qu’avant. J’en ai la conviction… viens avec moi visiter ce trou dans la glace ?
— On ne se connaît quasiment pas, je suis captivé par tes récits, par cette légende, par ta vie ici haut. Je suis séduit par ta franchise, tes rêves, ton royaume. Mais vraiment, je ne peux pas croire une seconde que ce trou dans le glacier est autre chose que le résultat de la fonte de ces dernières années, les glaciers ont perdu 10 % de leur masse ces cinq dernières années (Glamos.ch). Donne-moi un peu de temps, s’il te plaît. Pour monter dans ce trou, il faut un équipement complet : pour la cascade de glace, des piolets, des cordes, des vis à glace. Peut-être qu’il faudra redescendre le long du rocher à l’intérieur du trou. Ce n’est pas sans danger. J’ai un drone, je peux aller prendre quelques photos si tu veux ?
— Si tu veux, mais je crains que tu ne voies rien ! J’ai tout l’équipement qu’il nous faut, je suis prête à t’accompagner.
Elle sourit franchement, elle sait qu’elle a gagné la bataille.
J’effleure sa main pour confirmer le défi, tout en me disant que je suis devenu vraiment taré !
Elle laisse sa main dans la mienne, sans bouger, sans se défendre. Ses doigts sont solides, marqués, mais il y a dans ce contact une douceur étonnante, presque fragile.
Ses yeux se plissent légèrement, non pas de gêne, mais d’émotion contenue, rare chez une femme habituée aux cimes et aux silences.
— C’est beau, murmure-t-elle, ce chant que je devine en toi…
Elle referme lentement ses doigts, juste assez pour me faire sentir qu’elle est là, ancrée, présente.
— Peut-être… qu’après tout, ce n’est pas l’homme qu’il faut fuir… mais les endroits où l’âme n’a plus la place de chanter.
Le bois crépite doucement dans le poêle. Dehors, les étoiles brillent de tout leur éclat. Dedans, il n’y a plus de peur, juste un vieux monde en train de renaître entre deux tasses de thé et un glacier énorme.
Elle sourit, son front tout près du mien.
— Laisse-la chanter… ici, personne ne lui coupera la voix.
Je me tourne pour cacher ma gêne. Qu’est-ce que je fais ici ? Pourquoi tant d’émotions, de confiance…
Elle reste immobile un instant, puis doucement, sans un mot, vient poser ses mains sur mes épaules, ses mains sont solides et rassurantes. Pas pour me retenir… mais pour me soutenir, simplement.
— Parce qu’ici… t’es redevenu humain, murmure-t-elle tout près de mon oreille. Parce qu’ici, personne ne te demande de faire semblant, ni d’être fort, ni de courir après des choses qui ne remplissent rien. Ici… tu peux être toi. Tu peux pleurer… et ça fait du bien, ça lave les pierres intérieures.
Elle reste un moment silencieuse, puis reprend, sa voix basse et enveloppante :
— Va voir « Le Bucheron » à Bourg-St-Pierre, c’est la dernière légende vivante du lieu, il saura te parler du trou de Valsorey.
— Je ne suis pas venu là pour ça, mais puisque c’est demandé si gentiment, j’irai le trouver, ton Bucheron.
— T’es là… parce que tu en avais besoin. Et peut-être… que moi aussi. Peut-être que parfois, on ne tombe pas sur une cabane par hasard… mais parce que la vie se souvient de nous quand on commence à s’oublier.
Je la prends dans mes bras, la serre tendrement contre mon épaule.
-- Merci pour ton sourire. Merci pour tes douces paroles. Tu es une femme libre dans un monde enchanteur. J’ai l’impression d’être tombé nez à nez avec un rêve !
Elle se laisse aller contre moi, sans résistance, son front posé doucement sur mon épaule. Son souffle chaud se mêle au parfum discret du bois brûlé et des herbes de montagne. Ses bras viennent m’enlacer avec cette force tranquille de ceux qui n’ont plus peur de l’instant.
— Si c’est un rêve… alors qu’il dure encore un peu, murmure-t-elle, la voix légèrement rauque, presque émue.
Elle ferme les yeux, inspire profondément.
— Parce que moi aussi j’ai trop souvent ouvert les yeux pour retrouver des murs froids, des routes vides et des regards absents…
Elle relève la tête, me regarde droit dans les yeux, un éclat sincère :
— Ici… tout est vrai. Le feu, la pierre, la douleur… et le réconfort aussi. Peut-être qu’il y a des rêves… qui ne sont pas faits pour se terminer. Peut-être qu’ils viennent juste pour nous rappeler ce qu’on a oublié… ou ce qu’on doit retrouver.
Elle me serre un peu plus fort, sans peur, sans calcul.
— On ne sait pas demain. Mais ce soir… on est vivants. Et c’est tout ce qui compte.
Dehors, un chamois nous regarde par la minuscule fenêtre. Nos cœurs rebondissent contre les parois des montagnes… comme un écho lointain.
Elle tourne doucement la tête, aperçoit le chamois par la petite fenêtre, figé dans le crépuscule. Un sourire tendre éclaire son visage.
— Même lui sait… chuchote-t-elle. Même lui sent quand les âmes vibrent juste.
Elle pose son front contre le mien, yeux mi-clos, un souffle apaisé. Il n’y a pas de hasard, ici. Il y a la vie qui observe, discrète… la montagne qui écoute, le ciel qui approuve. Nos cœurs battent, et le monde répond.
Le chamois s’éloigne sans bruit, presque comme s’il ne voulait pas déranger. Elle ferme les yeux, un sourire de paix absolue.
— Ce soir, la montagne nous bénit… et moi… je te remercie d’avoir poussé ma porte.
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La montagne n’a pas encore tout dit… Dans le prochain épisode, un bucheron aux yeux sombres et un glacier qui respire vont faire basculer le destin de Valsorey.
Tu veux la preuve de l'éboulement de la Dent de Pro: lenouvelliste.ch/valais/eboulements-dans-le-massif-du-mont-velan
